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Cet article et les deux suivants font partie de la trilogie qui m’a valu de recevoir le Prix Suisse du Champagne Lançon 2005. Honneur dont je ne suis pas encore revenue, sachant que je n’ai jamais bu une goutte de vin de ma vie. Ce prix récompense le meilleur article consacré au vin. Je le partage avec Eric Bernier, qui a été pour beaucoup dans la réalisation du sujet. Hum. Je dirais même que, sans lui, je ne m’y serais pas lancée.

Elle séduit ses adeptes, interpelle le grand public. Mais que pense la communauté scientifique de la biodynamie? Visite au directeur de l’Ecole d’Ingénieurs de Changins, Jean-Philippe Mayor.

D’entrée, Jean-Philippe Mayor, Docteur ès sciences et directeur de l’Ecole d’Ingénieurs de Changins, annonce: « A Changins, nous sommes deux instituts: l’école et la station fédérale, dédiée à la recherche. Notre vision est assez commune. Nous regardons d’un œil intéressé la biodynamie. Notamment parce que notre devoir de scientifiques est d’être curieux! »

Cette précision apportée, le discours s’affine et se précise, très nuancé. Car le sujet de la biodynamie fait partie d’un ensemble complexe de données.
A Changins, depuis 25 – 30 ans, la station a développé le concept de la production intégrée. Celle-ci a pour but d’associer toutes les techniques de production et d’appliquer la plus pertinente au point de vue du respect de l’environnement et de la production, en favorisant les méthodes biologiques. Selon Jean-Philippe Mayor, grâce au développement de la production intégrée, la Suisse figure parmi les pays les plus pointus en matière de respect du sol et de la nature. Plus de 80 % des producteurs suisses appliquent la production intégrée. Afin de mieux comprendre les différences existant entre les différents procédés de production, il est d’ailleurs utile de récapituler les modes utilisés.

La production traditionnelle ou conventionnelle, aujourd’hui peu employée, lutte directement contre les problèmes. L’industrie agrochimique a ainsi développé dès la seconde Guerre Mondiale des molécules synthétiques qui, durant des années, n’ont pas forcément été utilisées à bon escient. « La Suisse a heureusement toujours été très sévère dans le domaine des assortiments chimiques, précise Jean-Philippe Mayor. Il est plus faible qu’ailleurs, et plus restrictif. » Depuis une trentaine d’années, les chercheurs se préoccupent de l’apparition de résistance aux molécules chimiques, et des effets indésirables qu’elles provoquent. Ces recherches permettent aujourd’hui de savoir comment utiliser les produits chimiques en respectant un slogan clair: la bonne molécule, au bon moment, sur la bonne cible. Il en va de même quant à la gestion des sols et de la fumure.

Suite aux recherches effectuées, l’industrie a développé des produits qui s’utilisent en quantité très faibles et de manière ciblée, permettant un temps de rémanence restreint. « C’est ce que nous appelons production intégrée, indique le directeur de l’Ecole d’ingénieurs de Changins. De même, là où l’on peut éviter d’utiliser une molécule, on le fait. Et l’on intègre l’ensemble des outils chimiques et méthodologiques à la production. On notera qu’en Suisse la lutte contre les insectes et les acariens en viticulture se pratique essentiellement par des méthodes biologiques. »

Production biologique: même combat

« La production biologique vise à peu près le même objectif, poursuit-il, à ceci près qu’elle n’utilise pas les produits de synthèse. Mais il ne faut pas perdre de vue que les diverses façons de produire suivent un but identique. Fournir un produit de qualité, en essayant d’avoir l’impact le plus faible sur l’environnement , et ceci dans un cadre économiquement viable pour le producteur, tout en assurant la sécurité du consommateur. Le vin se fait à la vigne. Avec une bonne vendange, nous ferons un bon vin. Au niveau de la production biologique, il y a encore beaucoup de travail pour assurer une constance dans la qualité du produit. A Changins, nous sommes très intéressés à l’approche biologique. Nous avons un vignoble expérimental conduit en culture biologique sur environ un hectare. Nous analysons chaque opération du point de vue de la dépense d’énergie, afin de constater son impact sur l’environnement. Notre question est de savoir comment « manager » un vignoble en production biologique, et qu’est-ce qu’il en coûte économiquement. Tout en sachant également que ce n’est pas parce que l’on fait du bio que l’on respecte forcément plus l’environnement. »

Selon la démarche scientifique traditionnelle, Jean-Philippe Mayor s’interroge sur un point crucial. Est-il préférable d’utiliser une molécule au bon moment, sur la bonne cible, en petite quantité, ou d’effectuer trois ou quatre passages avec brûleurs ou outils aratoires, dépensant davantage d’énergie? Les progrès scientifiques sont tels que, connaissant les cycles des champignons et autres parasites, il suffit de traiter au bon moment pour obtenir un résultat efficace, évitant deux à trois traitements annuels inutiles. N’utilisant pas ces molécules, le bio revient souvent à d’anciennes préparations à base de soufre et de cuivre, dont les effets sur le sol ne sont pas forcément plus inoffensifs qu’une molécule chimique, estime les spécialistes.

Biodynamie en question

Pour ce qui est de la biodynamie, Jean-Philippe Mayor n’est pas négatif. « Je trouve le principe séduisant, car il oblige le producteur à suivre sa vigne de plus près, et à vivre en symbiose avec elle, analyse-t-il. Plus encore que pour les agriculteurs ou viticulteurs bios, car la fenêtre d’intervention est plus courte. De plus, il faut vivre spirituellement la démarche. Et là, il s’agit d’un domaine que je ne connais pas. Nous savons que les facteurs comme les cycles de la lune ou du soleil ont une influence. Les viticulteurs biodynamiques vont respecter toutes ces données. Je ne sais pas si c’est bien ou pas. Mais je me questionne au niveau de la notion philosophique. Des personnes qui n’ont pas été élevées dans cette philosophie précise peuvent-elles faire de la biodynamie cohérente? A cet égard, je suis sceptique quant aux spécialistes de la biodynamie qui viennent sur place dispenser leurs connaissances et philosophie. »

Pour l’instant, Changins maîtrise bien la production intégrée, et apprend à faire de même avec la production biologique. De là à imaginer une recherche sur la biodynamie, il y a un pas que Jean-Philippe Mayor n’est pas prêt à franchir avant quelque temps. Il faut, pour qu’une méthode de culture soit étudiée, qu’elle soit économiquement viable. Changins ne peut pas tout faire, sachant que, pour la biodynamie, les bases scientifiques d’observation font encore défaut. Actuellement, les scientifiques regardent d’un œil intéressé le principe de la biodynamie, et suivent les progrès des producteurs impliqués. N’excluant pas que, dans un avenir plus ou moins lointain, des recherches pourront être consacrées au sujet. En attendant, le phénomène du balancier les préoccupe davantage. « En matière de production, conclut Jean- Philippe Mayor, il fut une époque pendant laquelle on a été trop loin dans l’utilisation chimique. Et on risque aujourd’hui aller trop loin dans l’autre sens. Les coûts de production de la biodynamie sont élevés. A mon avis, il s’agit pour l’instant d’une niche, qui donne des vins différents. Les conditions économiques diront, à long terme, si c’est une mode ou pas. »

Martine Bernier

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