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Je ne sais pas par quelle coïncidence deux jeunes Alexandre sont entrés discrètement dans ma vie à quelques mois d’intervalle, tous deux très particuliers.
Il y a Alex de Bretagne, dont j’ai déjà parlé, adolescent rayonnant aux boucles blondes et au sourire lumineux, malicieux, auquel la santé joue des tours pendables.

Et puis, il y a Alexandre du bord du lac, en Suisse.

Mardi soir, j’étais invitée pour la première fois chez un couple d’amis avec lesquels j’avais prévu de débuter mon nouveau bouquin.
Je savais qu’ils avaient deux fils, dont un, Alexandre, de l’âge de mon fils aîné, né en 1981.
Et, parce que nous avions parlé deux ou trois fois, je savais qu’un accident à la naissance avait provoqué un retard mental lourd, présentant des similarités avec l’autisme.

Mardi soir, donc, lorsque je suis entrée dans leur très belle maison, j’ai rencontré pour la première fois ce garçon que j’avais vraiment très envie de connaître.
1,80 mètre de sveltesse, un visage aux traits fins encadrés de cheveux foncés, un regard… comme j’en ai rarement vu.

Pendant la première demi-heure, je l’ai laissé approcher, répondant simplement à ses sollicitations physiques lorsqu’il me touchait.
Ces premiers instants ont été pour lui une phase d’observation.
Pour moi aussi.
Il fallait ce que je comprenne ce qu’il attendait de moi, ce que je pouvais faire avec lui sans l’effrayer, sans le heurter.
Alexandre marche beaucoup, presque toujours avec un jouet bruyant dans les bras, tourne autour de ses parents et des invités, du moins de ceux qu’il perçoit comme étant des amis potentiels.
Il les touche en permanence au passage, leur donne de temps en temps une petite tape sur la tête nous donnant l’impression d’être transformés en oeufs à la coque, prend leur main pour la poser sur sa joue, et, tendresse suprême, leur tend son visage pour être embrassé.
Pendant le round d’observation, il m’effleurait à peine, me jetait des regard rapides et repartait, un jouet à la main, en poussant de petits grognements.

Je lui souriais…
Quand il a compris que je l’attendais, il a commencé à me toucher davantage.
Je travaillais avec ses parents, penchée sur un ordinateur et prenant des notes.
Les cercles qu’il effectuait autour de nous se sont resserrés.
Il a commencé à me prendre la main, rapidement, à me montrer qu’il voulait que je le touche, moi aussi.
A chaque fois qu’il m’a sollicitée, je me suis arrêtée et je l’ai caressé.

A la fin de la soirée, je lui ai parlé doucement.
Il est parti se coucher, fatigué…. et est redescendu quelques minutes plus tard.
Il est venu me tendre sa joue et je l’ai embrassé.
A partir de là, il n’a plus cessé de me réclamer des baisers, de se serrer contre moi.
Ses parents m’ont expliqué que lorsqu’il sent que le contact peut passer avec quelqu’un, il ne le quitte plus.
Il m’a donné ce soir-là plus d’amour que je n’en ai jamais reçu, sans un mot.

Alexandre ne parle pas. Il sait manger seul, mais a besoin d’être pris en charge pour tous les autres gestes de la vie.
Il lui arrive d’être très angoissé, déprimé, ce qui se traduit par des allers et venues incessants, accompagnés d’un regard vide.
Il ne pleure pas, crie rarement, ne peut pas exprimer sa douleur lorsqu’il souffre.
Il n’aime pas beaucoup les animaux.
Sans jamais lui faire de mal, il fait comprendre au chat de la maison qu’il ne lui plaît pas.
Les chiens lui font peur, sans que personne ne sache s’il a vécu avec eux un épisode difficile.

Il vit dans un monde mystérieux… est l’un des êtres les plus fascinants qu’il m’ait été donné de rencontrer.
J’ai cherché plusieurs fois à croiser son regard, puisqu’il est le siège de la vie.
Lorsque j’ai pu l’accrocher, il l’a plongé une ou seconde dans le mien, puis a glissé et s’est terminé par une caresse.
Alexandre vit derrière un voile épais ou fin, personne ne le sait.
Comme personne ne sait si un jour il se lèvera.
Personne non plus ne peut dire ce qu’il ressent, ce qu’il comprend.
Mais j’ai eu le sentiment qu’en fin de soirée, lorsqu’il venait de plus en plus me couvrir de caresses, il a compris lorsque que lui ai dit avec les mots les plus simples possibles ce que je ressentais pour lui.
Lorsque je suis partie, il a eu l’air non pas triste, mais presque.

Si Alexandre m’a bouleversée, ses parents m’ont tout autant touchée.
Je n’idéalise pas la situation.
S’occuper d’un tel enfant est extrêmement dur, fatiguant, exigeant.
Ils le font avec un amour, une tendresse, une patience et un réalisme magistraux.
Cet enfant de 29 ans restera toujours leur bébé.
Ils déploient des trésors d’écoute et d’attention ultra fines pour le comprendre et percevoir ses besoins.
Sa maman en particulier, est extraordinaire de disponibilité et d’affection, sans jamais sombrer dans le pathos.

Lorsque son père m’a raccompagnée dans cette nuit de neige, nous avons parlé de choses essentielles.
Nous nous voyons régulièrement dans un contexte qui ne prédispose pas à ce genre d’échanges.
Pour m’avoir fait le cadeau de me présenter à leur fils, je sais que notre relation ne sera plus jamais pareille.
Elle est désormais telle que je les aime: riche, très forte et authentique.

Et ce matin, curieusement, Alexandre me manquait.

Martine Bernier

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