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C’est un tableau plein de mystère et d’intensité, l’un de ceux qui m’ont le plus impressionnée lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la peinture espagnole.
Un clair-obscur signé Fransisco de Zurbaran (1598-1664)
A première vue, il s’agit d’un simple moine encapuchonné tenant dans ses mains un objet indéfinissable.
Les couleurs terreuses, la robe de bure austère, le visage dont on ne distingue pas les traits, le pied nu, les mains croisées sous ce qui pourrait être un bougeoir… tout transpire le mysticisme du peintre, connu pour avoir beaucoup travaillé à Séville pour les ordres religieux.
Ce moine est en fait « Saint-François d’Assise dans sa tombe », comme le révèle le titre de l’oeuvre.

A l’époque, Théophile Gautier n’a pas été insensible à la peinture de l’artiste. Dans son recueil Espana, en 1845, il a écrit ces vers que je trouve magnifiques, à propos de cet autre tableau représentant Saint François d’Assise:

« Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans l’ombre,
Glissez silencieux sur les dalles des morts,
Murmurant des Pater et des Ave sans nombre,
Quel crime expiez-vous par de si grands remords?
Fantômes tonsurés, bourreaux à face blême,
Pour le traiter ainsi, qu’a donc fait votre corps? »

Cet homme était un génie dans sa façon de rendre les matières, les textures.
Le tissu de la bure est fascinant de réalisme, et cette particularité se retrouve dans chacun des tableaux de celui qui fut l’un des maîtres de l’Age d’Or Espagnol.

Zurbaran n’a pas eu une vie facile, comme c’est souvent le cas des artistes. Dès 1638, il va connaître des événements familiaux tragiques. Deux fois veuf, il se remarie pour la troisième fois en 1644, avec une jeune veuve aisée qui lui donnera six enfants. Tous mourront en bas âge , à l’exception d’une fillette née en 1660 et qui décédera vers 1663.
Les tragédies ne s’arrêteront pas là. Une série de catastrophes bouleversent Séville, ce qui va influencer la vie artistique quasi paralysée entre 1645 et 1660. De 1649 à 1652, une terrible épidémie de peste emporte le tiers de la population, déjà tourmentée par la disette et les inondations.
Juan, le fils du peintre, en meurt lui aussi, à 29 ans.
En 1652, un soulèvement populaire est réprimé, mais les mendiants et les picaros se multiplient. Pendant ces années tragiques, les commandes de peinture se raréfient. Zurbaran travaille alors avec la clientèle mexicaine et péruvienne, moins exigeante que les savants prieurs andalous, et qui accepte volontiers les productions en série.

Tous ces déboires familiaux et professionnels expliquent le départ du peintre pour Madrid en 1658. Il y vivra jusqu’à sa mort en 1664. Contrairement à ce qui a souvent été dit, son talent n’a pas diminué dès 1650. Il a évolué. Il renonce au ténébrisme prononcé de ses débuts pour adopter des couleurs éclaircies. Ce peintre clé de l’art espagnol mourra pourtant dans les dettes…

Martine Bernier

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