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La première fois que je suis allée au Musée d’Orsay, à Paris, la toile de Manet « Le déjeuner sur l’herbe » était mise en valeur selon les plus pures règles du marketing.
Un chemin de barrières souples avait été installé et une longue file d’attente patientait.
La deuxième fois, la même toile était accrochée au mur, sans balisage de rubans, et les passants la regardaient sans cohue.

Ce tableau, qui est l’une des stars de la peinture du XIXe siècle, n’a pas toujours connu le même succès.
Il a même été franchement décrié lorsqu’il a été accroché pour la première fois, en 1863, à Paris.
Il ne portait d’ailleurs pas son nom actuel, mais s’appelait alors « Le Bain ».
Une femme nue entourée de deux hommes en tenues de ville, en pleine nature: il n’en fallait pas davantage pour indigner la critique et choquer le public.
En le voyant, Napoléon III l’a fait décrocher tandis que son épouse Eugénie se cachait pudiquement derrière son éventail.

Manet, son créateur, a haussé les épaules en disant « Faut-il qu’on soit niais… »
Il a renommé son oeuvre « La partie carrée », sans réaliser qu’il venait d’engager un bras de fer avec la peinture officielle.

Pour peindre son « Déjeuner sur l’herbe » Edouard Manet s’est inspiré de l’oeuvre d’un peintre vénitien représentant deux femmes nues, Calliope et Polymnie, les muses de la Poésie épique et lyrique, entourées de deux jeunes hommes élégants dont un jouait du luth.
Pourquoi ce tableau a-t-il été aimé alors que celui de Manet a autant choqué?
Parce que, dans le cas de Manet, il ne s’agissait pas d’une muse, mais d’une femme bien réelle, portant le visage de Victorine Meurant, son modèle favori, et le corps voluptueux de sa femme, Suzanne Leenhoff.
Manet a fait en sorte que l’on ne voit qu’elle, en jouant avec la lumière.
Ce qui n’a pas plu du tout à l’Académie qui a trouvé le sujet obscène.
Tandis que les défenseurs du dogme académique criaient au scandale, les jeunes artistes en rupture de ban continuaient leur chemin artistique, accompagnés par Emile Zola, grand défenseur de la modernité.

En 1865, Claude Monet, désireux de saluer Manet, son aîné de huit ans, a présenté sa propre version du Déjeuner sur l’herbe, en y introduisant cette luminosité dont il avait le secret.

Il n’a pas été le seul à signer une réplique de ce tableau qui a été l’un des plus revisités au monde.
Pour le pire comme le meilleur, d’ailleurs, si l’on pense au clin d’oeil de Picasso ,  à la version BD de 1994 de Gilbert Shelton pour ses Freaks Brothers , ou à l’amusante version d’Alain Jaquet, en 1964, avec sa sérigraphie à la sauce pop art respectueuse de la composition originale, mais modernisant les personnages, les costumes, et transformant la rivière en piscine…

Manet aurait sans doute été amusé, lui que l’on prenait pour un peintre sulfureux et qui s’en défendait en expliquant qu’il cherchait à rendre aussi simplement que possible les choses qu’il voit…

Martine Bernier

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