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Je n’ai jamais été très douée pour les travaux d’aiguilles.
Alors que je devais en effectuer un hier soir, j’ai repensé à l’une des personnes qui m’a le plus empoisonné l’existence alors que j’étais étudiante: Mademoiselle Eha.

J’ai eu le privilège (dont je me serais volontiers passé) de suivre ses cours durant plusieurs années, lorsque j’étais en humanités, comme on disait en Belgique à l’époque.
Je me souviens du jour où, très jeune adolescente, j’ai vu entrer dans la classe une femme élancée, rousse aux cheveux bouclés, vêtue à la mode des années 70, fleurie et colorée.
Je l’ai trouvée très belle, cette grande dame nerveuse au teint de pêche et… au caractère de cochon.

J’ai regardé sur la liste des cours quelle était la matière qu’elle enseignait.
Avec horreur, j’ai lu: « Travaux féminins », mademoiselle Eha.
« Travaux féminins »…
Ah bon? Il existait dont des travaux réservés exclusivement aux femmes?
Je ne le sentais pas, moi que l’on avait toujours considérée comme un garçon manqué.
Encore une ineptie d’adultes sectaires!

Joyeusement, Mademoiselle Eha nous a appris que nous allions, cette année, « réaliser un chien coussin et un pull en tricot ».
Chic.
A l’époque, je découvrais Nietsche avec délices, je passais mes nuits à lire Flaubert et Stendhal à la lueur d’une lampe de poche, sous mes draps, et je dévorais Pearl Buck et Sartre.
J’étais aux antipodes des chiens-coussin et des pulls en tricot…

La semaine suivante, brandissant une paire d’aiguilles à tricoter, Mademoiselle Eha a appris à la classe attentive comment faire « les points à l’endroit et les points à l’envers ».
D’emblée, cela ne m’a pas passionnée… et elle l’a remarqué.

- Mademoiselle, premièrement, vous ne pouvez pas monter des mailles en ayant les cheveux dans la figure. Vous allez me faire le plaisir d’aller les attacher, comme tout le monde. Deuxièmement il va falloir faire preuve d’un peu plus d’entrain, sans quoi nous n’allons pas nous entendre.

Sur 650 filles que comptait l’école, je devais être la seule à avoir toujours refusé de porter des nattes ridicules ou ces couettes à la Sheila, alors très en vogue. Cela m’avait valu quelques heures de retenue, mais je n’avais pas cédé.
Et je n’allais pas commencer.
Un bras de fer a débuté entre mon professeur et moi.
Je crois qu’elle aurait adoré me tordre le cou, mais qu’elle aurait eu trop peur de contrarier la directrice qui, même si elle me convoquait de temps en temps pour m’expliquer qu’il fallait apprendre à se plier aux règles, semblait s’amuser de mon côté pacifiquement frondeur.
J’opinais… et je ne cédais toujours pas.
J’estimais que j’étais là pour apprendre, pas pour être dressée.
Je ne pouvais le dire ouvertement.
Je l’exprimais donc à ma manière.

Au bout de plusieurs semaines, les pulls de mes camarades de classe ont commençé à prendre forme.
Le mien ressemblait à une serpillère informe et trouée, parsemée de mailles coulées, au grand désespoir de Mademoiselle Eha.

- Enfin, mademoiselle!!! C’est une « loque »! A quoi pensez-vous??? Si vous voulez trouver un mari, il vous faut apprendre à coudre un bouton et à tricoter!
- Mais… Je sais recoudre un bouton! Et je peux peut-être trouver un mari qui achètera ses vêtements tout faits?

Je ne me voyais pas passer ma vie à tricoter des pulls à longueur de journée.
C’était pour moi le comble de la misère intellectuelle.
Je n’aimais déjà pas les Blanche-Neige.
Comme je ne voulais pas faire de peine à Mademoiselle Eha, je suis allée voir ma grand-mère, tricoteuse émérite, et je lui ai expliqué le problème.
Navrée, elle a contemplé mon oeuvre avec consternation:

-Toi, ma petite, je ne sais pas ce que l’on va faire de toi. Laisse-moi ton pull et ton modèle. Je vais te l’avancer, et, en échange, tu viendras me faire mon ménage pendant 15 jours.

Le marché était équitable.
D’autant que ma grand-mère savait qu’avec un livre dans une main et un chiffon dans l’autre, je n’allais probablement pas être très performante.
La semaine suivante, je posais fièrement le pull sur le bureau de Mademoiselle Eha.
Elle a froncé les sourcils:
- Voulez-vous me faire croire que c’est vous qui l’avez fait?
- Non, vous ne me croiriez pas. C’est ma grand-mère. Elle est très douée et adore tricoter. Ca lui a fait plaisir de le faire, alors que pour moi c’était une corvée. Comme cela, tout le monde est content.

Elle m’a regardé, a pris le pull… et l’a entièrement détricoté.
En me tendant la pelote, vestige de l’oeuvre, elle m’a dit:

- Vous avez une semaine pour m’apporter ce que vous êtes capable de faire.

Rentrée chez moi, j’ai réfléchi.
Je ne voulais pas céder.
Elle m’avait demandé de lui apporter ce que j’étais capable de faire…
En classe, mon aventure avec mon professeur prenait des allures de feuilleton à suspens.
Tout le monde attendait la suite, y compris la directrice, Soeur Marie-Véronique, que la situation embarrassait beaucoup.
La semaine suivante, dans un silence de mort, je me suis avancée vers le bureau de Mademoiselle Eha qui, en même temps que mes camarades, attendait le moment fatidique.
Je lui ai tendu une vingtaine de feuillets en lui disant que je lui avais obéi et que je lui apportais ce que j’étais capable de faire.
Elle a commencé à lire, page après page, les reposant sur son bureau une à une.
Je n’ai pas bougé.
Quand elle a eu terminé, ses beaux yeux verts étaient remplis de larmes.
Elle m’a dit:
- Vous avez raison, vous m’avez obéi. Et ce travail-ci, vous le faites très bien. Allez vous asseoir.
Je lui avais écrit une dissertation sur les travaux dits féminins, sur le droit à la différence et sur la tristesse d’une élève consciente qu’elle ne pourra jamais satisfaire une femme professeur pour laquelle elle a pourtant de la tendresse.

Durant toutes les années que je l’ai eue comme professeur, Mademoiselle Eha ne m’a plus jamais ennuyée.
La dernière fois que nous nous sommes vues, alors que je quittais l’école pour d’autres cieux, elle m’a dit qu’elle ne m’oublierait jamais.
Moi non plus, je ne l’ai jamais oubliée.

Martine Bernier

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