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Lorsque je suis arrivée en Suisse, adolescente contrainte à prendre son destin en main un peu trop tôt et pas dans les meilleures conditions, j’ai rencontré un jeune agriculteur, qui fréquentait assidûment l’hôtel restaurant où j’avais trouvé un petit travail.
Il avait deux ou trois ans de plus que moi.
François était un garçon étonnant.
Il riait beaucoup et très fort, buvait trop, fumait comme un Turc, se moquait de tout et de tout le monde.
Il disait toujours tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas, ce qui n’était pas forcément une bonne idée.
Il avait appelé sa grange « Au Bonheur des Dames ».
Tout un programme…
Léger, il n’obéissait qu’à son oncle, Robby.
Comme ses frères et soeurs, Robby, qui était déjà âgé lorsque je l’ai connu, était un homme de très petite taille.
Pourtant, François le respectait, l’écoutait.
Le soir, quand il arrivait au frère de Robby de faire un peu trop la fête au café et de s’écrouler au coin d’une table devant son verre de pomme, François le prenait dans ses bras, le ramenait chez lui et le bordait.

Lorsque j’avais le blues, j’allais le voir.
Il m’aimait bien.
Je m’asseyais sur une botte de paille, et nous parlions pendant qu’il s’occupait de ses bêtes.
Avec moi, il était étonnamment gentil, me réconfortait lorsqu’il me sentait triste, me faisait rire, me racontait des histoires.
Je lui demandais pourquoi il buvait autant, pourquoi il semblait se moquer de tout.
Il haussait les épaules, me répondait: « parce que la vie ne sert à rien », se cachait derrière un rire et se détournait.
Je lui disais qu’il était un drôle de bonhomme, que c’était du gâchis.
Il était intelligent, aurait pu faire des études.

Un ou deux ans plus tard, il venait chez moi et me défiait aux premiers jeux proposés sur Commodore.
Il avait horreur de me voir gagner, estimant que la supériorité de l’homme sur la femme était indiscutable.
Je me moquais de lui et de ses propos machistes.
Quand il s’est marié, j’ai assisté à ses noces.

Puis la vie m’a éloignée de lui.
Il a mené son chemin, moi le mien.
J’avais de temps en temps de ses nouvelles.
De mauvaises nouvelles.
Il avait eu un enfant, avait divorcé, avait eu, je crois, un autre enfant.
Je l’avais perdu de vue.
L’alcool et ce grand manque qu’il avait en lui, lui avaient coupé son envie de travailler, il avait dilapidé ses biens, ne travaillait pratiquement plus, me disait-on.

Un jour, voici quelques années, je l’ai revu.
Je me rendais à un rendez-vous lorsque je l’ai remarqué, tout seul à une table, dans un café.
J’ai été lui dire bonjour.
Il était tellement étonné qu’il m’a vouvoyée.
En riant, je lui ai dit:
- Mais François, tu ne m’as jamais dit vous!
Il était en piteux état, et m’a répondu, avec des yeux embués (par l’émotion ou l’alcool, je ne sais pas vraiment…):
- Je pensais que tu ferais semblant de ne pas me reconnaître. Que tu ne me saluerais pas.Tu es vraiment gentille… Pourtant, tu as fait du chemin, depuis toutes ces années. Et moi…
- Tu plaisantes???
Il avait l’air tout ému.
Nous avons parlé un peu, puis j’ai dû partir.

Hier, j’ai appris que François est mort, d’une crise cardiaque, voici quelques jours.
Il avait du coeur, de la sensibilité, bien cachée derrière un fouillis de choses qui n’auraient pas dû exister.
J’ai peur qu’il n’ait pas droit à beaucoup de regrets.
Alors j’ai une pensée pour le garçon perdu dans notre monde, le garçon qui pensait que la vie n’a pas de sens, le garçon au grand rire forcé qui m’a consolée lorsque je voyais la Suisse en noir.
Merci, drôle de bonhomme.

Martine Bernier

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