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Archives quotidiennes : 22 juin 2011

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Pauvre Douanier Rousseau…
J’ai toujours de la peine lorsque je pense à lui.
Il n’aura pas vu le jour où 65 de ses oeuvres ont enfin été accrochées au Grand Palais, le 7 janvier 1985.
65 sur les 250 dispersées à travers le monde.
Quelle belle revanche pour le petit « douanier (1844 — 1910) qui est sans doute l’un des artistes dont on s’est le plus moqué durant sa vie.
Lui, en revanche, a toujours opposé un calme olympien aux railleries, aux grossièretés dont on l’abreuvait, disait de lui son ami Guillaume Apollinaire.
Il a eu du courage car certains passages de sa vie ont été terribles.
Le peintre Vlaminck a un jour écrit ceci, parlant du 23e Salon des Indépendants, en 1907:
« Dans aucune comédie, dans aucun cirque, je n’ai entendu rire comme devant ces tableaux de Rousseau. Et lui, à côté, serein, drapé dans un vieux pardessus, nageait dans la béatitude. Il ne pouvait se douter un seul instant que ces rires lui fussent destinés. »

Orgueil ou inconscience?
Certains disent qu’il était surtout naïf et que la croyance imperturbable qu’il avait en son génie l’a protégé.
Sans cela, Henri Rousseau n’aurait sans doute pas pu supporter la vie misérable qui fut la sienne.

Il est né à Laval, le 20 mai 1844, d’un père ferblantier et d’une mère petite-fille d’un héros des guerres de la Révolution et de l’Empire.
Elle rêvait pour son fils d’un grand avenir.
Mais hélas, Henri était un cancre, un vrai de vrai.
En désespoir de cause, ses parents le place chez un avoué auquel il vole la somme de 10 francs qu’il lui a confiée, et 5 francs en timbres-postes.
L’avoué porte plainte.
Pour prouver ses bonnes intentions à la justice, Henri s’engage pour sept ans dans l’armée.
Il n’en fera que quatre: sa mère devient veuve et le voilà démobilisé.
Il file à Paris, épouse Clémence, la fille de sa logeuse, avec laquelle il aura 7 enfants dont 6 mourront en bas-âge.
Comme il faut faire vivre sa famille, il entre dans l’Administration, comme commis de 2e classe à l’Octroi.
Un emploi modeste qui lui laisse beaucoup de loisirs.
Il commence donc à peindre… et n’arrêtera plus.

En 1893, Henri se retrouve seul.
Sa femme et tous ses enfants sont morts.
On lui accorde de prendre une retraite prématurée à l’âge de 49 ans pour qu’il puisse se consacrer à la peinture.
Mais vivre avec 1019 francs par an, c’est difficile.
Il donne donc des cours de solfège et de dessin, et se remarie avec une veuve… qui meurt quatre ans plus tard.
Son art n’est pas reconnu, mais il vend quelques tableaux.
Seulement… Henri est bon.
Dès qu’il a un peu d’argent, il le distribue aux pauvres.
Incroyablement naïf, il est entraîné par un ami escroc dans une sombre histoire de chantage à la Banque de France.
Et il se retrouve enfermé à la prison de la Santé…
Heureusement, le Tribunal juge qu’il a été abusé dans sa candeur, et le condamne à deux ans de prison avec sursis.
Rousseau, pareil à lui-même, le remercie par ces mots: « Et pour votre gentillesse, je ferai le portrait de votre dame! »

Autour de lui, un cercle d’amis se forme et on lui témoigne de l’admiration.
Parmi eux: Pissaro, Toulouse-Lautrec, Redon, Signac, Braque, Jules Romain…
Mais il ne peut profiter de cette notoriété tardive: en 1910, il meurt d’une blessure mal soignée à la jambe où la gangrène s’est installée.
Le 4 septembre, sept personnes accompagnent sa dépouille au cimetière de Bagneux où elle sera abandonnée dans la fosse commune.

Henri Rousseau n’a jamais été douanier.
C’est Alfred Jarry, le père d’Ubu, qui lui a donné ce surnom qu’il a gardé.
Plusieurs légendes circulent sur lui.
On le dit aventurier, il prétend avoir passé sept ans au Mexique comme musicien dans la fanfare du corps expéditionnaire.
Mexique où, disait-il « il a eu la révélation de la jungle ».
Plus prosaïquement, Rousseau n’a jamais quitté la France et a fait son service à Angers.
Ses lions et ses tigres, il les a peints d’après un album pour enfants « Bêtes Sauvages ».
Son chef-d’oeuvre « La Guerre » a été copié sur une lithographie du journal l’Ymagier.
Il copiait partout, décalquait…
Et chaque année, on se moquait de lui au Salon…
On se souvient, en 1908, du banquet organisé par Picasso au Bateau Lavoir en l’honneur de Rousseau.
C’était en fait un canular auquel ont participé plusieurs personnalités.
Le peintre y avait été ridiculisé.

Et pourtant…
Après sa mort, les surréalistes ont été fascinés par son oeuvre.
C’était un peintre du dimanche, dit-on?
Qu’importe: il apportait une innocence rafraîchissante dans l’art graphique…

Martine Bernier

Dominique Rougier dit :

Merci ,tu m’en as beaucoup appris . Etant enfant j’entendais parler du ‘douanier Rousseau’ avec moquerie sans comprendre pourquoi. C’était un brave homme et il a su le transmettre avec talent , honte à Picasso et ses amis.

ecriplume dit :

Merci, Dominique! J’aime connaître la vie des artistes que j’apprécie. Celle du douanier Rousseau m’a toujours attristée. Sa fameuse naïveté devait parfois être difficile à supporter, mais il a vraiment beaucoup supporté. Lors de cette « fête » donnée à son honneur, Picasso et ses amis l’avaient installé sur « un trône » (une chaise posée sur une caisse). Il a un peu raclé son violon sous les lampions et a écouté les discours que chacun des invités avait écrit « en son honneur ». Ils se sont enivrés au gros roue et au whisky à tel point qu’il s’est endormi sur la table. On l’a raccompagné au petit matin jusqu’à sa porte. Et, en partant, il a lancé cette phrase, qui a été consignée: « Toi et moi nous sommes les deux plus grands peintres de l’époque: toi dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne. »
Il ne doutait pas de son génie… et pourtant, il ne savait pas vraiment dessiner, n’avait pas la maîtrise de la perspective, pas de culture artistique. Chaque année, au salon parisien, le public se moquait de lui et de ses toiles. Et malgré cela… je trouve que ce qu’il a fait apporte quelque chose au patrimoine artistique.