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Lorsque j’étais enfant, je vivais donc à Bruxelles.
A Anderlecht, pour être précise, haut lieu footbalistique Belgien!

Là où j’habitais, il n’y avait que la ville.
Ne pensez pas que les enfants qui sont nés en ville s’habituent à ne pas voir de verdure.
C’est faux.
Dans le meilleur des cas, ils s’adaptent.
D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai souffert, beaucoup, de ne voir que des maisons, des voitures, du macadam et des toits.
Il était triste, mon quartier.
Un quartier de passage où rien ne donnait envie de s’y arrêter.
Je regardais les brins d’herbe pousser entre les pavés, suivait le chemin des fourmis qui, décidément, vivaient n’importe où.
Je ne supportais pas cet environnement gris, je cherchais la verdure, la mer.
Même pas pour m’y balader: juste pour la respirer, la regarder.
« Aller au parc » était pour moi une injure suprême, la corvée du siècle, le pire du pire dominical.
Je savais que la nature, ce n’était pas cela.
Le parc Astrid avait beau être magnifique, c’était, à mes yeux « l’herbe en cage », domestiquée.
Il me la fallait sauvage, libre, sans allées, sans panneaux « interdit aux chiens ».

Lorsque je n’en pouvais plus de ne pas voir de vert, je fonçais toute seule, en sortant de l’école, au bord du canal.
Le fameux canal maritime de Bruxelles à l’Escaut, ce canal de Willebroek, que tous les Bruxellois connaissent.
J’avais l’impression d’habiter dans un livre de Simenon, avec ces atmosphères lourdes qu’il a si magnifiquement décrites.
Comme j’avais l’interdiction formelle de me rendre au bord du canal, je filais en douce, courait à perdre haleine en traînant mon gros cartable, et commençait l’expédition le plus vite possible pour que personne ne s’aperçoive de mon absence.
Quelques centaines de mètres séparaient mon domicile du canal.
Il fallait s’arranger pour traverser la chaussée, à l’abri des regards de ma mère et de ses « espions », passer une ou deux ruelles, puis… franchir le terrain vague.
Terrain vague… nom bizarre qui ne pouvait que m’être sympathique puisque, dans ma tête, son inverse ne pouvait qu’être un « terrain précis », forcément rébarbatif.
Ici, je me trouvais dans « l’herbe malfamée », souillée par les humains, fréquentée par d’énormes rats que je ne craignais pas.
Je n’aimais pas l’endroit.
Je le rêvais pur mais il ne l’était pas.
Mais il fallait le franchir pour arriver au Graal: les péniches partant vers un inconnu que je leur enviais, et les mouettes qui semblaient les suivre.
Les bateliers me fascinaient.
Ils me saluaient d’un grand geste auquel je répondais.
Parfois l’un d’eux me criait, en passant, avec un gros accent hollandais: « Ne reste pas là, c’est dangereux, le canal! »
Oui.
Mais sur le canal passait la vie.

Ne me dites pas que les enfants des villes vivent bien sans nature.
Le jour où, pour la première fois, j’ai respiré le parfum d’un vrai jardin sauvage, des herbes aromatiques, du chèvrefeuille, des roses anciennes, j’ai compris le charme de « l’herbe joyeuse ».
Les quelques rosiers rachitiques du square minuscule qui se trouvait en face de ma maison, sa petite haie malade, taillée et pleine de trous, et les deux ou trois arbres tristes qui faisaient de l’ombre à mes jours sans soleil, ne pouvaient consoler personne du manque d’herbe joyeuse.
Quand je demandais où se trouvait la campagne, ma mère me répondait qu’il fallait partir loin pour la trouver.
Trop loin.

Dès que j’ai pu le faire, j’ai quitté cet environnement dans lequel je me sentais prisonnière à tout point de vue.
Et je ne l’ai jamais regretté.
Depuis, il n’a plus jamais été question pour moi de vivre au coeur d’une grande ville.
J’ai trop conscience de ce privilège qui me permet de voir la nature autour de moi depuis ma fenêtre.

Martine Bernier

Daniel dit :

Un texte magnifique. J’ai aussi beaucoup aimé l’interview de Duchâteau. Ce blog est toujours aussi varié et passionnant.

Dominique Rougier dit :

C’est le genre d’histoire qui me serre la gorge,les souvenirs tristes des enfants solitaires….Et voilà pourquoi ton balcon est aujourd’hui un espace vert,fleuri et parfumé.

booguie dit :

bonsoir
jolie ce texte
idem pour moi la nature est mon réconfort et j’aime cela. vivre en ville a toujours était difficile pour moi. les gens sont trop speed.
bonne soirée.

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