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Archives quotidiennes : 11 février 2012

Lorsque j’étais encore à l’école primaire, un monstre fréquentait le préau.
Dans cette école de filles où les garçons n’étaient tolérés, à l’époque, qu’à l’école enfantine et en première primaire, la cour était coupée par une grande ligne jaune.
Les petits d’un côté, les « grandes » de l’autre et interdiction de franchir la frontière sous peine de piquets.
Personne n’aimait le piquet qui consistait à rester debout dans un coin de la cour pendant un temps interminable sous l’oeil moqueur ou compatissant des « copines ».
Pourtant, malgré cette menace, des meutes de gamines franchissaient souvent la ligne en courant, apeurée.
Que fuyaient-elles pour oser s’exposer à l’ire des surveillantes?
Carine.
La terreur des cours de récré.

Carine était plus petite que la moyenne des filles de sa classe.
Blonde, un visage couvert de taches de rousseur, plus masculin que féminin, l’air gavroche à souhait, des yeux bleus et deux couettes bien relevées, elle était tout en nerf.
Les genoux sans cesse écorchés, les chaussettes qui lui tombaient sur les chevilles: elle était le désespoir des religieuses qui tentaient désespérément de nous couler dans le moule des petites filles modèles.
Tout le monde le savait: elle tapait dur et ne plaisantait pas.

Elevée avec plusieurs frères, elle avait appris très tôt à jouer des poings pour se ménager une place.
Donc, elle frappait tout ce qui bougeait.
Son credo était: « je tape d’abord, je discute ensuite ».
Elle avait mon âge, mais s’attaquait autant aux filles plus âgées et plus grandes qu’elles qu’aux autres.
Rien ne semblait lui faire peur.
Ni les enfants, ni les adultes.
A foncer dans le tas comme elle le faisait, elle avait un petit côté Astérix quand il a ingurgité sa gourde de potion magique.

Elle et moi, nous n’avions pas vraiment de contacts.
Elle ne m’ennuyait pas, m’amusait plutôt, mais ne m’intéressait pas vraiment.
Et elle me rendait la pareille.
Jusqu’à un certain matin.

J’avais perdu mon père depuis une semaine environ, et je n’avais plus goût à rien.
Je n’arrivais pas à intégrer la notion d’éternité qui venait d’entrer dans ma vie.
Toutes les filles de l’école au grand complet avaient assisté à ses funérailles.
Toutes sauf moi que l’on avait voulu tenir à l’écart.
Toutes savaient donc ce qui s’était passé.
Etrangement, j’étais la seule « demi orpheline » de l’école, ce qui me valait des regards dont je me serais bien passé.

Lors d’une récréation matinale, je m’étais adossée contre le tronc de l’énorme marronnier qui trônait dans la cour.
Je déclinais toutes les propositions de jeux qui m’étaient faites.
Pas le coeur à jouer.
Ni à parler, d’ailleurs.
A neuf ans, on ne sait pas plus qu’à 50 comment affronter les grandes douleurs.

J’avais l’esprit dans le vague quand j’ai vu Carine s’approcher, poser sa main sur le tronc, bras tendu, et me regarder étrangement.
Je lui ai jeté un coup d’oeil et je lui ai dit:
- Il vaut mieux que tu me laisses tranquille. Je suis tellement en colère que si tu me donnes envie de te frapper, je pense que je pourrais te faire très mal.
Elle a haussé les épaules:
- Je ne voulais pas t’embêter.
- Ah? Qu’est-ce que tu veux, alors?
Sous le regard inquiet des filles qui se tenaient à bonne distance, elle s’est approchée plus près, et a juste dit ceci:
- Je voulais juste te dire que toi, je ne te taperai jamais. Par contre, si tu veux, je peux aller tabasser toutes celles qui te regardent bêtement. Tu n’as qu’à me dire.

Et elle est partie.

Martine Bernier