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J’avais 14 ans et j’avais perdu ma grand-mère maternelle depuis deux ou trois mois à peine quand j’ai vécu l’une des expériences les plus marquantes de ma vie.
L’une des religieuse de mon école, qui était mon professeur préféré, est venue me voir après les cours.
- Cela m’ennuie de te demander cela, mais j’ai besoin de toi. Il s’agirait de passer la nuit auprès d’une dame et de la veiller. Tu seras bien payée et tu seras relayée au petit matin. Comme tu as congé demain, cela devrait aller. Qu’en penses-tu?

J’ai accepté… car je ne lui aurais jamais rien refusé et que, de toute façon, il était hors de question de refuser la possibilité de ramener quelques sous à ma mère.
Le lendemain soir, elle m’a embarquée dans son bus WW couleur café au lait, et m’a emmenée à quelques rues de là.
Nous avons monté un escalier étroit et sommes entrées dans un appartement sombre et silencieux.
Je m’y suis immédiatement senti très mal.
Tout y semblait figé, le silence était effrayant, l’atmosphère très lourde. 

Je n’ai pas eu le temps de m’interroger.
Une femme est sortie d’une pièce, a échangé quelques mots avec ma compagne, m’a toisée de haut en bas en demandant: « Elle n’est pas un peu jeune? »
Apparemment rassurée par ce qui lui a été répondu, elle m’a dit: « Tu devras peut-être la changer dans la nuit. Elle te demandera peut-être à boire aussi, ou un calmant. Pas plus de deux par nuit. Sinon, ne t’en fais pas, elle ne parle pas. Tu peux dormir sur le lit de camp, dans le salon. Elle frappe contre la boiserie de son lit quand elle a besoin de quelque chose. Ne reste pas près d’elle, elle n’aime pas ça. Elle ne dort pratiquement pas. »
Mon professeur s’est inquiétée et a demandé ce que je devrais faire s’il y avait un problème.
Son interlocutrice a haussé les épaules avec fatalisme: « On viendra la relever à 7h30, elle ne restera pas longtemps seule ici. »
Puis elle est partie, relayée par Soeur Lucie-Agnès qui m’a fait entrer dans la chambre.

Elle n’était éclairée que par une petite lampe qui diffusait une lumière faible.
Dans le lit, j’ai distingué une forme sous un drap, puis un visage.
La vieillesse et la souffrance avaient mélangé ses traits, il n’était plus possible de dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.
D’une voix faussement enjouée, ma compagne l’a saluée et lui a dit que, ce soir, c’est une « petite jeune fille » qui allait lui tenir compagnie, qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète, que tout se passerait bien.
Elle avait une réunion à assumer.
Un peu mal à l’aise, elle m’a montré une armoire en me disant que j’y trouverais tout ce dont j’avais besoin, puis la cuisine, pour le cas où j’aurais soif, m’a embrassée et est partie.
 J’ai posé mon sac dans le salon et je suis retournée dans la chambre.
La Dame avait un profil émacié, un regard d’aigle fixé sur moi.
- Bonsoir, Madame, je m’appelle Martine. Je vais passer la soirée et la nuit auprès de vous, si vous le voulez bien.
Elle a cligné des yeux. j’ai continué.
- Vous vous sentez bien? Voulez-vous que je redresse vos oreillers? 
Elle a re cligné des yeux.
A côté d’elle, il y avait une théière froide, une tasse de thé oubliée et un verre d’eau.
- Est-ce que vous aimeriez que je vous refasse un peu de thé?
Elle a une fois encore fermé et rouvert les yeux.
Je suis allée dans la cuisine et j’ai préparé le thé.
Tout était triste dans cet appartement.
Une odeur désagréable y régnait.
C’était l’antichambre de la mort.
Je lui ai apporté le thé et je l’ai aidée à le boire.
Elle n’était plus capable de rien faire, était sans force.
Sa chemise de nuit blanche était tachée, presque grise.
Je ne savais plus que faire.
La dernière phrase de sa veilleuse m’était restée en mémoire: « Ne reste pas près d’elle, elle n’aime pas ça… »
Maladroitement, je lui ai dit que j’allais m’installer à côté et qu’elle ne devait pas hésiter à m’appeler si elle avait besoin de moi.
Je ne m’étais jamais occupée d’une personne aussi âgée et aussi malade.
Même ma grand-mère maternelle, morte à 84 ans, avait l’air d’une jeune fille à côté d’elle.
J’étais pétrifiée, très mal à l’aise.
Je me suis assise dans un fauteuil et j’ai sorti mes livres de classe.
Je travaillais, sursautant au moindre bruit, allant silencieusement voir si tout se passait bien à côté le plus souvent possible.
Au cours de l’une de ces visites, quelque chose m’a troublée: la Dame n’avait pas bougée, mais il m’a semblé qu’elle pleurait.
J’étais bouleversée… 
Du haut de mes 14 ans, comment aborder une personne aussi âgée, murée dans son silence, sa souffrance, son angoisse?
Je me suis approchée du lit:

- Madame? Quelque chose ne va pas?
Une odeur d’urine m’a fait comprendre que oui, quelque chose n’allait pas.
Je devais la changer, mais je n’avais fait ce genre de chose… et il était exclu qu’elle se sente humiliée par ces gestes.

- Je crois que vous allez être mal pour la nuit si nous ne faisons pas quelque chose. Si vous le permettez, je vais vous changer.
Elle a fermé les yeux, ne les rouvrait plus.
Je me mettais à sa place, j’imagine la honte que j’aurais ressentie.
J’ai pris une couche dans l’armoire, et j’ai fait le nécessaire, du mieux que j’ai pu, très doucement.
Quand j’ai eu fini, elle avait rouvert les yeux.
Son regard avait l’air un peu moins triste.
- Dites… est-ce que vous aimeriez que je vous aide à enfiler une chemise de nuit propre, tant que nous y sommes? C’est toujours plus agréable de se sentir habillée de frais…
Elle a cligné des yeux et je l’ai changée.
Elle était si maigre que j’avais peur de la casser.
Au moment de quitter la chambre et de la laisser, je l’ai regardée. 
Elle avait à nouveau les yeux pleins de larmes.
Je ne savais plus quoi faire:

- Madame… comme vous ne parlez pas, je ne sais pas vraiment ce qui vous ferait plaisir… On m’a dit que vous n’aimiez pas avoir une présence auprès de vous. Mais je préférerais rester là, à côté de vous. Vous voulez bien?
Elle a cligné des yeux.
J’ai rapproché un petit fauteuil près d’elle et je m’y suis assise.
Il n’y avait rien pour la distraire, pas un livre, rien. 
Son état me faisait peur. 
J’ai posé ma main sur la sienne.
Son regard était souriant.
Puis elle a fermé les yeux et s’est endormie.
Je suis restée là toute la nuit, sursautant au moindre souffle incertain.
Tout le contexte me terrifiait.

Au matin, on est venu me relayer, j’ai reçu mon « salaire », j’ai dit au-revoir à la Dame et je suis partie.
Je n’ai jamais su combien de temps elle a encore vécu.
Mais ce soir-là, j’ai su ce qu’était le sentiment d’impuissance.

Martine Bernier 

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