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Archives mensuelles : octobre 2012

Pour me rendre à mon lycée, que j’appelais simplement mon école, je devais longer à peine trois rues.
A une certaine période de mon adolescence, ce simple trajet est devenu une épreuve.
Dès que je quittais la chaussée sur laquelle se trouvait notre laide maison et que je tournais à gauche dans la ruelle que je trouvais si paisible, éloignée du trafic, commençait l’angoisse.
Du côté droit de la rue se trouvait une petite fabrique de laine.
Le midi, les ouvriers allaient fumer leur cigarette au soleil et les plus jeunes  s’amusaient à siffler et interpeller les femmes et les filles qui passaient.
J’avais horreur de cela.
Donc, je restais sur le trottoir de gauche et je pressais le pas.
Dans la rue plus loin, qui faisait l’angle, il y avait la fenêtre avec le perroquet qui sifflait chaque passant.
Ce devait être une manie, dans le quartier!
Et à deux maisons de là,  les « Maisons des Soeurs » où vivaient les religieuses de mon école, situées à une centaine de mètres de là.
Mais avant d’atteindre ce  lieu rassurant, il fallait encore franchir deux écueils.
Il y avait tout d’abord le « chien qui a arraché la joue d’un enfant », un colley magnifique que son maître sortait en laisse, mais que je croisais parfois seul.
Il semblait parfaitement indifférent à ma présence.
Et j’ai comme l’impression que cette réputation qui était la sienne devait n’être qu’une légende…

Et puis… il y avait le territoire de « La Terreur ».
Durant les premières années de ma vie, je ne l’ai jamais remarqué.
Normal: il grandissait à l’abri des regards.
L’adolescent qui était surnommé « La Terreur » était, paraît-il un garçon violent et méchant.
Je le voyais de loin.
Il ne m’avait jamais importunée.
Tout le monde me mettait en garde contre lui, le soupçonnant des pires travers, ce qui ne me faisait ni chaud ni froid.
J’avais d’autres soucis bien plus graves que celui-là.
Un midi, alors que je reprenais le chemin des cours,  l’un des jeunes ouvriers de la fabrique de laine s’est enhardi et est venu me taquiner sur MON trottoir.
Rien ne devait être plus tentant qu’une gamine de 13  - 14 ans en uniforme pour ce jeune homme tout fier de passer pour un « extra-culotté » devant ses collègues.
Je ne savais pas comment m’en débarrasser alors qu’il avait fait le pari de m’arracher un baiser (« sur la joue, allez, ne fait pas ta prude! ») devant son public.
La situation devenait un peu délicate lorsqu’une voix a retenti derrière moi: « Tu vas la lâcher ou c’est avec moi que tu vas discuter. »
Le jeune homme a regardé derrière moi, semble avoir jaugé la situation et est reparti s’asseoir en grognant, accueilli par les railleries de ses camarades.
Je me suis retournée et, évidemment, me suis retrouvée devant « La Terreur » en personne. 
C’était un garçon d’environ 17 ou 18 ans, qui avait déjà la taille et la carrure d’un homme solide.
Il avait les cheveux très noirs, les yeux assortis, une barbe de quelques jours et des traits assez durs.
Il m’a dit:

- Je vais t’accompagner jusqu’à la maison des Soeurs, après tu pourras continuer tranquillement. 
Je l’ai vaguement remercié, mais pas mal de choses se bousculaient dans ma tête.
D’abord, la Terreur n’avait rien d’une terreur.
Il était même plutôt gentil.
Et puis… si ma mère, mon frère aîné ou quelqu’un de l’école apprenait que j’avais marché à ses côtés, j’allais  passer un très mauvais quart d’heure.
Arrivé devant la maison des Soeurs, il m’a dit:

- Je travaille et j’habite dans le quartier. Toi et moi, nous avons à peu près les mêmes horaires. Je ferai attention à toi pour qu’il ne recommence pas.
Il a presque souri en voyant l’expression de mon visage:
- Je le ferai de loin, ne t’en fais pas, on ne te verra pas avec moi. Salut.

Et il est parti.
A partir de ce jour, à chaque fois que je me rendais à l’école, il était là, au bout de la rue, guetteur apparemment indifférent.
Il attendait que je sois passée, me lançait un petit sourire quand je franchissais le trottoir devant lui, et disparaissait.
Je ne savais strictement rien de lui, ni où il habitait, ni où il travaillait.
Rien.
Un jour, pendant une période de congé, j’ai appris qu’il était accusé d’avoir volé une mobylette.
Quand je suis retournée à l’école, il était toujours là.
Sauf que ce jour-là, il m’a arrêtée en me disant:
- Je n’ai rien volé du tout. Je voulais juste que tu le saches.
J’avais passé des jours d’enfer durant cette semaine de congé.
Je l’ai regardé et je lui ai répondu:
- Et moi, je voulais que tu saches que tu n’as rien d’une Terreur. La Terreur, je sais ce que c’est. Et ce n’est pas toi. Salut.
Et cette fois, c’est moi qui suis partie la première.
Entre la réputation surfaite de ce garçon et celle du pauvre chien mangeur de petites filles, j’avais vraiment le sentiment de me trouver dans le Quartier des Légendes.

Un jour, sans faire de bruit, la Terreur, dont je n’ai jamais su le prénom, a disparu.
Il ne m’a pas dit au-revoir.
Je pense qu’il est simplement parti continuer sa vie ailleurs.
Là, il lui était difficile d’être lui-même alors que les gens du quartier lui construisaient une réputation qu’il ne méritait pas.
Un jour, j’ai demandé à la propriétaire d’un petit magasin qui faisait l’angle de la rue si elle l’avait revu.

- Non. Ses parents ont déménagé et il est parti avec eux. C’est dommage, c’était de braves gens. Le petit aussi. Ils nous manquent, tous les trois.

Martine Bernier 

 

 

Ce lundi, après ma visite au chirurgien, j’avais comme qui dirait le moral plutôt attaqué.
Comme, vendredi,  je prévoyais un peu la chose, j’avais réservé deux places pour aller assister à une pièce le soir de cette visite.

Ce n’était ni n’importe quelle pièce, ni n’importe quels acteurs.
Il s’agissait de  « Collaboration »,  de Ronald Harwood, avec Michel Aumont dans le rôle de Richard Strauss, Christiane Cohendy dans celui de l’épouse du compositeur, et Didier Sandre dans celui de l’écrivain Stefan Zweig.
Des acteurs brillants, « Molièrisés », reconnus autant par le public que par leur profession.

La pièce se déroulait au Théâtre du Crochetan, à Monthey, un théâtre où règne une ambiance chaleureuse, entretenue par son directeur, Lorenzo Malaguerra.

La pièce raconte l’amitié née entre Strauss et Zweig alors que le premier a sollicité le second pour écrire le livret de son opéra: la Femme Silencieuse.
Tous deux sont de caractères très différents: Zweig est aussi introverti et timide que Strauss est extraverti et volcanique.
Mais ils s’admirent mutuellement et travaillent ensemble avec bonheur.
Dès 1932, ils se rencontrent en Allemagne où réside Strauss, et en Autriche où habite Zweig.
La montée du nazisme inquiète profondément ce dernier, de confession juive.
Richard Strauss, lui, ne veut pas croire à la catastrophe qui s’annonce, tandis que Stefan souffre de voir cette Europe qu’il aime tant courir à sa perte.
En 1933,  Strauss est contraint de collaborer en acceptant le poste de président de la chambre de musique du Reich.
Nommé par Goebbels, il est également forcé de composer l’hymne olympique des Jeux de Berlin en 1936.
S’il accepte de se soumettre, expliquera-t-il ensuite devant la commission de dénazification, à Munich, en 1948, c’est pour protéger sa belle-fille, juive, et ses petits-enfants, clairement menacés par les nazis.

Lorsque les autorités apprennent qu’il travaille avec un écrivain juif, Strauss est démis de ses fonctions.
Et fera preuve d’un courage tranquille mais irréductible, appuyé par sa femme.
Ainsi, il n’hésitera pas à refuser de voir le nom de son ami retiré de l’affiche de leur opéra, sans tenir compte des risques qu’il encourait.

L’art du Théâtre est porté à son paroxysme lorsque vous oubliez que vous avez devant vous des acteurs.
Hier soir, ce fut le cas.
Les spectateurs du Crochetan étaient témoins du drame qui se jouait autour de ces deux hommes dont l’un ne rêvait que de composer avec celui qu’il estimait, tandis que l’autre était rongé par le dégoût de la situation insupportable qui se jouait.
Didier Sandre se fond dans le personnage de Stefan Zweig avec une finesse, une sensibilité  et une intelligence rares.
Michel Aumont, lui, met tout son talent au service de Strauss, laissant transparaître tour à tour sa force, son agacement, sa colère et son désespoir.
La scène finale, au cours de laquelle il évoque le suicide de son ami, quelques années auparavant, m’a bouleversée.

La pièce est interprétée de manière magistrale, et magnifiquement écrite, abordant un sujet grave, allégé pourtant par des touches d’humour.
Hier soir, nous avons vécu un grand moment de théâtre, 

Martine Bernier

 

Certains médias en ont parlé, ces derniers mois:  une découverte aussi exceptionnelle qu’inattendue  a été faite à Antibes.
Un excellent article de Marcelo Wesfreid, très détaillé, paru dans l’Express en août 2012 sous le titre « Une épave belle comme l’antique » racontait l’histoire de fouilles récompensées par une série de trésors.

Antibes, cet endroit de la Côté d’Azur où accostent  les yachts luxueux..
Ce lieu huppé dont on oublie que, dans l’Antiquité, il s’appelait Antipolis, cité réputée non pas pour le farniente mais pour sa production de garum, ce condiment à base de thon dont les Romains adoraient saupoudrer leurs plats.

Antipolis était un port très fréquenté par des navires venus de toutes la Méditerranée, chargés de marchandises.
L’Express raconte qu’aujourd’hui, les archéologues fouillent minutieusement l’endroit où se construit actuellement un parking souterrain… juste là où accostaient autrefois les navires.
Avec les mouvements géologiques, cet endroit a été partiellement ensablé, recouvrant les vestiges.
Et c’est en creusant que les archéologues ont découvert des merveilles, des trésors… environ cent mille objets parmi lesquels des amphores, des ancres en pierre, une boîte en ivoire, du tissu, le bol d’un marin gravé à son nom (Rutili)…
Et enfin, l’épave d’un bateau romain datant du IIe siècle de l’ère chrétienne.
Un trésor âgé de 1900 ans…
Alors que le bois de ces navire résiste mal au temps qui passe, celui-ci a été protégé par les sables.
La découverte est extraordinaire, chargée d’enseignements. 
Minutieusement démontée, l’épave va être placée dans des bacs de résine, à Grenoble, puis traitée.
Et, dans trois ans, les élus d’Antibes comptent bien exposer le navire au grand public, sur les hauteurs de la ville. 

Martine Bernier

Epave d’Antibes