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Pour me rendre à mon lycée, que j’appelais simplement mon école, je devais longer à peine trois rues.
A une certaine période de mon adolescence, ce simple trajet est devenu une épreuve.
Dès que je quittais la chaussée sur laquelle se trouvait notre laide maison et que je tournais à gauche dans la ruelle que je trouvais si paisible, éloignée du trafic, commençait l’angoisse.
Du côté droit de la rue se trouvait une petite fabrique de laine.
Le midi, les ouvriers allaient fumer leur cigarette au soleil et les plus jeunes  s’amusaient à siffler et interpeller les femmes et les filles qui passaient.
J’avais horreur de cela.
Donc, je restais sur le trottoir de gauche et je pressais le pas.
Dans la rue plus loin, qui faisait l’angle, il y avait la fenêtre avec le perroquet qui sifflait chaque passant.
Ce devait être une manie, dans le quartier!
Et à deux maisons de là,  les « Maisons des Soeurs » où vivaient les religieuses de mon école, situées à une centaine de mètres de là.
Mais avant d’atteindre ce  lieu rassurant, il fallait encore franchir deux écueils.
Il y avait tout d’abord le « chien qui a arraché la joue d’un enfant », un colley magnifique que son maître sortait en laisse, mais que je croisais parfois seul.
Il semblait parfaitement indifférent à ma présence.
Et j’ai comme l’impression que cette réputation qui était la sienne devait n’être qu’une légende…

Et puis… il y avait le territoire de « La Terreur ».
Durant les premières années de ma vie, je ne l’ai jamais remarqué.
Normal: il grandissait à l’abri des regards.
L’adolescent qui était surnommé « La Terreur » était, paraît-il un garçon violent et méchant.
Je le voyais de loin.
Il ne m’avait jamais importunée.
Tout le monde me mettait en garde contre lui, le soupçonnant des pires travers, ce qui ne me faisait ni chaud ni froid.
J’avais d’autres soucis bien plus graves que celui-là.
Un midi, alors que je reprenais le chemin des cours,  l’un des jeunes ouvriers de la fabrique de laine s’est enhardi et est venu me taquiner sur MON trottoir.
Rien ne devait être plus tentant qu’une gamine de 13  - 14 ans en uniforme pour ce jeune homme tout fier de passer pour un « extra-culotté » devant ses collègues.
Je ne savais pas comment m’en débarrasser alors qu’il avait fait le pari de m’arracher un baiser (« sur la joue, allez, ne fait pas ta prude! ») devant son public.
La situation devenait un peu délicate lorsqu’une voix a retenti derrière moi: « Tu vas la lâcher ou c’est avec moi que tu vas discuter. »
Le jeune homme a regardé derrière moi, semble avoir jaugé la situation et est reparti s’asseoir en grognant, accueilli par les railleries de ses camarades.
Je me suis retournée et, évidemment, me suis retrouvée devant « La Terreur » en personne. 
C’était un garçon d’environ 17 ou 18 ans, qui avait déjà la taille et la carrure d’un homme solide.
Il avait les cheveux très noirs, les yeux assortis, une barbe de quelques jours et des traits assez durs.
Il m’a dit:

- Je vais t’accompagner jusqu’à la maison des Soeurs, après tu pourras continuer tranquillement. 
Je l’ai vaguement remercié, mais pas mal de choses se bousculaient dans ma tête.
D’abord, la Terreur n’avait rien d’une terreur.
Il était même plutôt gentil.
Et puis… si ma mère, mon frère aîné ou quelqu’un de l’école apprenait que j’avais marché à ses côtés, j’allais  passer un très mauvais quart d’heure.
Arrivé devant la maison des Soeurs, il m’a dit:

- Je travaille et j’habite dans le quartier. Toi et moi, nous avons à peu près les mêmes horaires. Je ferai attention à toi pour qu’il ne recommence pas.
Il a presque souri en voyant l’expression de mon visage:
- Je le ferai de loin, ne t’en fais pas, on ne te verra pas avec moi. Salut.

Et il est parti.
A partir de ce jour, à chaque fois que je me rendais à l’école, il était là, au bout de la rue, guetteur apparemment indifférent.
Il attendait que je sois passée, me lançait un petit sourire quand je franchissais le trottoir devant lui, et disparaissait.
Je ne savais strictement rien de lui, ni où il habitait, ni où il travaillait.
Rien.
Un jour, pendant une période de congé, j’ai appris qu’il était accusé d’avoir volé une mobylette.
Quand je suis retournée à l’école, il était toujours là.
Sauf que ce jour-là, il m’a arrêtée en me disant:
- Je n’ai rien volé du tout. Je voulais juste que tu le saches.
J’avais passé des jours d’enfer durant cette semaine de congé.
Je l’ai regardé et je lui ai répondu:
- Et moi, je voulais que tu saches que tu n’as rien d’une Terreur. La Terreur, je sais ce que c’est. Et ce n’est pas toi. Salut.
Et cette fois, c’est moi qui suis partie la première.
Entre la réputation surfaite de ce garçon et celle du pauvre chien mangeur de petites filles, j’avais vraiment le sentiment de me trouver dans le Quartier des Légendes.

Un jour, sans faire de bruit, la Terreur, dont je n’ai jamais su le prénom, a disparu.
Il ne m’a pas dit au-revoir.
Je pense qu’il est simplement parti continuer sa vie ailleurs.
Là, il lui était difficile d’être lui-même alors que les gens du quartier lui construisaient une réputation qu’il ne méritait pas.
Un jour, j’ai demandé à la propriétaire d’un petit magasin qui faisait l’angle de la rue si elle l’avait revu.

- Non. Ses parents ont déménagé et il est parti avec eux. C’est dommage, c’était de braves gens. Le petit aussi. Ils nous manquent, tous les trois.

Martine Bernier 

 

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