Catégories

Il faisait nuit noir et nous dormions depuis longtemps je crois, lorsque mon père est entré dans la chambre.
Il m’a réveillée en me disant: « Viens, il faut partir… »
J’ai d’abord cru à un nouveau jeu.
Mais non…
Il ne souriait pas, avait l’air préoccupé.
Il nous a pris dans ses bras, mon petit frère et moi, et nous nous sommes retrouvés dehors où ma mère, mon frère aîné et ma grand-mère nous attendaient.
Ils étaient entourés de beaucoup de monde: ma tante, des voisins, des gens que je ne connaissais pas.
Beaucoup courraient dans tous les sens.
Mon père m’a posée près de ma mère, lui a donné mon petit frère qui se rendormait, et m’a dit: « Surtout, tu ne bouges pas d’ici ».
Et il est parti rejoindre  ceux qui couraient.
Sa voix ne laissait aucun doute: il  ne plaisantait pas, il ne fallait pas le suivre.
A quatre ou cinq ans, on ne comprend pas forcément tout tout de suite.
Il m’a fallu quelques instant pour réaliser ce qui se passait.
Nous étions dans la première cour, sur le territoire de mon oncle, à côté de la bande de terre qui lui servait de jardin.
Dans le bas de la cour, l’immense porte rouge qui donnait sur la chaussée était relevée.
Ce qui, en temps normal, n’arrivait pas en dehors des heures de travail.
De l’autre côté, si nous avions continué, nous nous serions retrouvés devant la demeure de mon oncle, mitoyenne avec la nôtre, puis dans la deuxième grande cour où se trouvaient les garages et… la menuiserie familiale créée par mon grand-père.
D’où je me trouvais, je ne pouvais pas la voir.
Mais je voyais de grosses flammes et une lumière orange et rouge monter dans la nuit.
Deux gros camions de pompiers était là.
Les hommes en uniforme couraient en traînant des tuyaux.
J’étais figée, ahurie par la scène.
Ma grand-mère, si solide, avait les yeux pleins de larmes.
Le bruit était assourdissant: des cris, des bruits de bottes sur les pavés, de moteurs en route, de l’eau qui jaillissait des lances, des conversations qui fusaient de partout.
Il y avait un monde fou dans la cour.
Les voisins étaient inquiets pour leurs maisons…
Et puis, il y avait ces craquements, ce bruit très caractéristique de l’incendie.
Les flammes étaient importantes.
Les hommes  étaient tous ou presque  partis prêter main-forte aux pompiers.
Les femmes, les personnes âgés et les enfants restaient dans l’avant-cour, pour ne pas gêner leur travail.

Au bout d’un moment qui m’a paru passionnant mais  très long, le feu a été maîtrisé.
Nous sommes tous rentrés tandis que les pompiers se relayaient sur les lieux pour surveiller les éventuelles reprises de feu.
Nous sommes retournés nous coucher.

Le lendemain soir, mon père est venu me retrouver dans ma chambre où ma mère m’avait envoyée.
Il s’est assis en face de moi:
- Est-ce que tu veux que nous parlions de l’incendie?
- Oui.
- Tu as eu peur?
- Non. Ca va recommencer?
Il m’a expliqué  ce qu’il fallait savoir.
J’ai oublié ce qui avait provoqué l’accident.
Mais j’étais mal dans ma peau.
- Qu’est-ce que tu as?
J’ai regardé mon père, et je lui ai confié mon souci:
- Dis… tu sais, l’incendie…
- Oui?
- Je sais bien que c’est grave. Mais moi…. j’ai trouvé ça beau.

J’avais terriblement  honte.
Je savais que si j’avais osé un tel aveu à ma mère ou à ma grand-mère, j’aurais eu droit à une indignation maison.
Mon père a souri:
- Je comprends. C’est vrai que, parfois, des choses très dangereuses sont belles.
- Mais c’est mal… maintenant, tout est brûlé et Louis ne pourra plus travailler.
Louis était le contremaître de mon oncle, un homme que j’aimais beaucoup.
- Si, ne t’en fais pas. Tout n’a pas brûlé, et on va refaire ce qui a été endommagé. Tout va rentrer dans l’ordre. Tu as appris beaucoup de choses, cette nuit.

Des années plus tard, alors que j’étais moi-même devenue maman de deux petits garçons, un autre incendie m’a réveillée en pleine nuit.
L’appartement de mes voisins avait pris feu en raison d’une défaillance de leur radiateur électrique.
J’ai retrouvé les sons, les craquements, les bruits, et… les flammes rouges et oranges.
Et j’ai revécu en détails cette nuit revenue du passé, qui s’était perdue au fond de ma mémoire.

Martine Bernier

 

 

3 réponses à Le feu

  • Dominique Rougier:

    J’imagine bien un petit livre,recueil de tes souvenirs d’enfance .Tu en as quelques uns de précieux et chargés d’émotions ,comme celui-ci.

  • moniquez:

    quelle nuit bouleversante quand on est petit tout est si disproportionné et parfois magique !

  • Martine Bernier:

    C’est vrai qu’étrangement, ces souvenirs que j’avais enfouis au fond de moi au point d’avoir un « trou » énorme dans ma vie, me reviennent depuis quelques années. Si un jour j’ai plus de temps, peut-être les écrirais-je.. peu convaincue d’ailleurs qu’ils intéressent grand monde :)
    Et c’est vrai que ce qui m’interpelle aujourd’hui, c’est la puissance des événements qui ont roulé sur moi alors que je ne m’attendais pas à avoir une vie aussi dure et… aussi riche.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>