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Edmond était le nom d’esclave d’Albius, né sur l’île de La Réunion, en 1829.

Le jour de sa naissance, les fées semblaient avoir des activités plus importantes que celle de se pencher sur le berceau de ce nouveau-né.
Sa mère mourut en couches, et le bébé fut donné à une propriétaire de Sainte-Suzanne qui, à son tour, le confia à son frère, Ferréol Bellier Beaumont.
L’homme, féru de botanique, décrit l’enfant dans une lettre datée de 1861: « A cette époque, ce petit Noir créole, esclave de ma sœur, était mon gâté, et constamment avec moi. »
S’il grandît sous sa protection, il ne reçut cependant pas la moindre instruction.
En grandissant, l’enfant seconde son maître, passionné d’orchidées.
Tandis que, sur le continent européen, Moren et Neumann découvrent la pollinisation du vanillier, Bellier Beaumont poursuit ses recherches personnelles sur le même sujet. 
Albius aidait son maître pour la fécondation des fleurs.
En 1841, Edmond a douze ans.
Son sens de l’observation et sa perspicacité, lui ont permis de distinguer les organes mâles et femelles de l’orchidée, et de les mettre en relation. 

C’est ce que réalise un jour son maître, comme il le relate dans une lettre:
« Je ne me souvenais plus de cet enseignement lorsque, la même année au plus tard, me promenant avec mon fidèle compagnon, j’aperçus sur le seul vanillier que j’eusse alors, une gousse bien nouée. Je m’en étonnai et la lui fis remarquer. Il me dit que c’était lui qui avait fécondé la fleur. Je refusai de le croire, et passai. Mais deux ou trois jours après, je vis une seconde gousse, près de la première. Lui de me répéter son assertion. Il exécuta devant moi cette opération que tout le monde pratique aujourd’hui. »

 Cette description tendre du caractère d’Edmond et de sa découverte, est opposée à une autre version, nettement moins séduisante.
La rumeur populaire née plus tard autour de la personnalité de l’enfant dit de lui qu’il aurait été assez filou, agité et très malhabile.
Son comportement lui attirait régulièrement les réprimandes de son maître.
Et ce serait après avoir été violemment grondé  que, par vengeance, il aurait broyé entre ses doigts la fleur du vanillier… provoquant sa fécondation involontaire.
Vrai ou faux?
Beaumont Bellier tint en tout cas suffisamment à sa version  pour donner de l’ampleur à la découverte de son protégé, en rédigeant un article dans le Moniteur de la Colonie.
Sa démarche ne suscita pas un enthousiasme délirant.
Mauvais rédacteur, le botaniste reconnu lui-même que son article était tellement mal écrit que personne n’y a rien compris.
Il suffit cependant à susciter la curiosité des grands planteurs. La rumeur enfla. A tel point que plusieurs honorables habitants rendirent visite à Beaumont Bellier afin de le prier de leur prêter son « petit Noir » afin qu’il leur enseignât son savoir. 

Une ère nouvelle, porteuse d’espoir d’une vie meilleure, s’ouvrit pour le petit esclave.
Les riches planteurs le traitaient avec égards, lui mettant à disposition leurs calèches et leurs chevaux afin qu’il puisse venir les voir sur leurs plantations.
Mais ne rêvons pas: aucune estime ou respect ne se cachait derrière ces attentions, comme le prouvera la suite de la vie d’Edmond.
Le 20 décembre 1848, l’esclavage fut aboli à la Réunion. Edmond, désormais libre, prit le nom d’Albius.
Pendant toute sa vie, son ancien maître et ses amis tenteront d’obtenir pour lui, de la part de la colonie une « rémunération publique », en remerciement des services rendus.
Une requête fut adressée à cet effet à Monsieur Sarda, chef du gouvernement colonial de l’époque.
Il l’étudia, la jugea digne d’intérêt, et l’envoya à son tour au Directeur de l’Intérieur.
Qui, jamais, ne prit la peine d’y répondre.
Les apparents sentiments paternels ressentis par Ferréol Bellier Beaumont à l’égard de son ancien esclave ne dépassèrent pourtant jamais les démarches qu’il effectua pour lui, notamment pour prendre sa défense à une époque où la communauté blanche de l’île n’acceptait pas de devoir sa fortune à l’initiative d’un jeune Noir. 

Tandis que les planteurs réunionnais  commençaient à s’enrichir grâce à la vanille, aucun d’entre eux ne manifesta la moindre gratitude à celui qui avait permis leur fortune.
Une fois émancipé, Albius quitta son maître et partit pour Saint-Denis où il trouva une place d’aide cuisinier chez un officier de la garnison.
Pour lui comme pour les 60’000 anciens esclaves de la colonie, la vie était très dure.
En 1852, il fut impliqué dans une histoire de vol de bijoux et condamné à cinq ans de travaux forcés.
Homme libre, Albius porta les chaînes qu’il n’avait pas connues lorsqu’il était esclave.
En apprenant sa déchéance, Beaumont Bellier et le juge de paix de Sainte-Suzanne intercédèrent en sa faveur. 
Il faudra trois ans pour que cette démarche aboutisse.
En 1855, Albius fut libéré pour bonne conduite.
Il s’installa sur les hauts de Sainte-Suzanne où il cultiva un bout de terre, travaillant pour des propriétaires, à la tâche ou à la journée.
Sa faible constitution et le peu d’habitude qu’il avait du travail de la terre usèrent rapidement ses forces.
Le 9 août 1880, Albius meurt à l’hospice de Sainte Suzanne, dans un dénuement total.
Sans que personne, jamais, ne lui témoignât une quelconque reconnaissance.
Quant à son ancien maître, s’il continua à revendiquer la reconnaissance posthume pour son défunt protégé, il ne l’a pas moins laissé vivre et mourir dans une pauvreté extrême.

 Maigre consolation: en 1981, Sainte-Suzanne s’est rachetée en érigeant une stèle à la mémoire d’Albius, sur son lieu de naissance, à Bellevue.  

Martine Bernier 

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