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Dans le quartier où j’ai habité jusqu’à mes 17 ans vivait un garçon qui ne ressemblait à aucun autre.
Sans être atteint de nanisme, son corps avait arrêté de grandir, légèrement difforme et en surpoids.
Sa tête était toute ronde, criblée de taches de rousseur.
Il avait des « dents de lapin » et une voix désagréable.
Rares étaient ceux qui lui adressaient la parole.
Pas pour son physique, non, mais en raison de sa façon d’aborder les autres.
On disait de lui qu’il était arrogant, insolent, impoli.
Ma mère, lorsque nous le croisions dans la rue, me disait de regarder devant moi.
Elle-même lui lançait à peine un « bonjour » auquel il répondait par un tonitruant « Bonjour Madame! Et bonjour la fille de Madame! »

J’ai toujours suivi les consignes de ma mère, le saluant de loin rapidement,  jusqu’au jour où, alors que j’avais environ 14 ans, je l’ai entendu m’interpeller comme il le faisait souvent:
- Salut! Tu vas un jour te décider à me parler?

Il était en bas de chez lui, appuyé au mur,  regardant les passants, comme il aimait le faire.
Cette fois, je ne suis pas passée sans le regarder.
Je lui ai répondu et je me suis approchée:
- Oui, je me décide aujourd’hui! Bonjour!

Il a été tellement surpris qu’il a failli perdre l’équilibre.
- Tu t’appelles comment?
- Martine. Et toi?
- Eric. J’ai 16 ans.

Il avait la taille d’un enfant de dix ans.
Il a ri de ce rire qui ressemblait à un grincement:
- Bizarre, hein? Plus âgé que toi et plus petit qu’un gosse! C’est ce que tu pensais, avoue!
- C’est vrai.
Il était inutile de lui mentir: il avait l’esprit affûté et l’habitude des questions refoulées.
Il ne les attendait d’ailleurs pas pour expliquer longuement son cas.
Il m’a parlé de sa maladie, dont j’ai oublié le nom, qui avait stoppé sa croissance, et qui lui démolissait la santé.
Il m’a dit combien ses parents étaient inquiets pour lui, m’a expliqué ses fréquents séjours à l’hôpital, a précisé que son espérance de vie ne dépassait pas les vingt ans.
Il n’était plus scolarisé, suivait des cours à domicile, donnés par sa mère.
- Les gens ne m’aiment pas. Je les dérange. Il paraît que je suis un sacré casse-pieds!
Il riait sans arrêt d’un rire bref, sans joie.
- Qu’est-ce que tu en penses, toi?
- Je ne sais pas, je ne te connais pas… Je pense que ce que tu vis doit être très dur. Je ne sais pas comment je réagirais à ta place. Les gens sont parfois bêtes, et je suis comme eux. Moi non plus je n’osais pas t’approcher.
- Je suis trop moche!
- Je crois surtout que j’étais gênée. Je ne savais pas comment t’aborder.

A partir de ce jour, à chaque fois que je l’ai croisé, je me suis arrêtée et nous parlions un peu.
Parfois, il n’avait rien à dire.
Parfois il était charmant., me laissait profiter de son intelligence vive et spirituelle.
D’autres fois, il était franchement insupportable.

- Tu me trouves laid, hein?
- Arrête! Que veux-tu que je te dise? Tu n’es pas Robert Redford, mais moi non plus je ne suis pas une pin-up!
- Tu sortirais avec moi?
- Non.
- Tu vois! Parce que je ressemble plus à Quasimodo qu’à Alain Delon!
- Non: parce que je n’ai que 14 ans et que je ne suis pas amoureuse de toi!
- Pourquoi tu ne m’aimes pas?
- Je n’ai pas dit que je ne t’aimais pas: je ne suis pas amoureuse de toi. Parce que c’est comme ça! Il y a des tas de garçons que je n’aime pas!
- C’est ça! De toute façon, tu n’es pas assez bien pour moi!
- Si tu veux!
Ce jour-là, je suis partie un peu fâchée.
Il pouvait être très touchant… et très énervant l’instant d’après.

Je le lui ai un jour dit:
- Tu sais, tu me dis que personne ne t’aime et que tu n’as pas d’amis. Mais tu as vu comment tu nous traites? Tu te moques du monde entier, tu insultes les gens qui ne te saluent pas, tu fais comme si tu méprisais tout le monde! Du coup, les gens pensent que tu es un sale gamin mal élevé.

Sa mère, qui était présente et qui le surcouvait, a suffoqué, à deux doigts de rentrer dans une colère terrible.
Mais Eric a souri, sans rire cette fois:
- Laisse, Maman, elle a raison.
Il m’a regardée attentivement et a demandé:
- Toi aussi, c’est ce que tu penses?
Avec lui, il fallait réfléchir avant de répondre, ne jamais parler pour ne rien dire.
- Non. Je crois que tu es très malheureux, très en colère, qu’un rien te blesse et que pour cacher ce qui te rend si triste, tu t’es créé un personnage. Je le comprends, c’est normal que tu sois furieux, mais tu vas trop loin, souvent.
- Hé! Je vais mourir jeune!
- Oui, mais ce n’est pas une raison pour te comporter comme un idiot! C’est fou, ça! Etre malade ne te donne pas tous les droits, quand même!

Un ou deux jours plus tard, il m’attendait dans sa rue, à mon retour des cours:
- Tu as raison, mais je ne peux pas m’en empêcher: j’ai un sale caractère. Je crois que j’ai été très mal élevé! Mais ne le dis à ma mère, elle ne supporterait pas!
Cette fois, c’est moi qui ai ri:
- Bon, si tu veux, mais si tu as envie que les gens t’apprécient, essaie de faire un effort.
- De toute façon, je m’en fiche, je n’en ai plus pour longtemps.
- Je ne crois pas que tu t’en fiches. Personnellement, quand je serai morte, j’aimerais autant que les gens gardent un bon souvenir de moi.

Il s’est hissé sur un petit muret.
Ce jour-là, il était pensif.
Je le regardais, si laid et si malmené par la nature.
Il m’avait souvent dit qu’il n’avait aucune perspective d’avenir.
Je lui ai demandé:
- Est-ce que tu as un rêve?
Et il a eu cette réponse étonnante:
- J’aimerais que l’on ne m’oublie pas, que l’on parle encore de moi après que je ne sois plus là.

Quelques semaines plus tard, je me suis inquiétée de ne plus l’avoir vu depuis plusieurs jours.
J’ai sonné à la porte de l’appartement de ses parents.
En, me reconnaissant, sa mère a eu les larmes aux yeux.
Elle m’a appris qu’Eric avait dû retourner à l’hôpital parce que ses reins avaient arrêté de fonctionner.
Il était  mort peu après.
Je n’en avais rien su.
Sa mère… il l’avait martyrisée par ses caprices, ses chantages affectifs auxquels elle cédait à chaque fois.
Comme si elle se sentait coupable de son état.
Comme si elle voulait le gaver d’amour pour lui faire oublier tout ce qui lui était interdit.

Il m’arrive de repenser à lui, enfermé dans ce corps inhospitalier, qui a écorché sa personnalité sans lui donner la possibilité d’atteindre un âge où il aurait pu trouver un sens à sa vie.
Ce soir, je lui envoie un clin d’oeil.
Son rêve est réalisé: quelqu’un parle encore de lui…

Martine Bernier

 

 

 

 

 

 

 

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