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Archives mensuelles : janvier 2013

 

carnet de croquis du maroc 1832

Je ne les connaissais pas… les découvrir a est un bonheur!
En 1832, le peintre Eugène Delacroix part avec une mission diplomatique française en Afrique du Nord.
Sur place, il est fasciné par la nature et par les usages locaux.carnets4
Tout au long du voyage, il décide donc de tenir des carnets de voyage.
Même lorsqu’il est à cheval, il dessine, le carnet attaché au pommeau de la selle.
Ses dessins et ses aquarelles inspireront de nombreuses de ses toiles par la suite.
Si le voyage ne semble pas avoir été crucial sur le plan politique, il a été plus qu’important pour la peinture.

Delacroix prenait ses croquis sur le vif, dans des conditions souvent compliquées, et les complétait le soir, à l’étape.
Il les enrichissait de note, de couleurs…
Et pourtant, il ne croyait pas à son travail, comme en témoignent ces phrases qu’il a confiées au début de son voyage:

« Je suis même sûr que la quantité assez notable de renseignements que je rapporterai d’ici ne me servira que médiocrement. Loin du pays où je les trouve, ce sera comme les arbres arrachés à leur sol natal « 

En 1997, les héritiers du légataire universel de Delacroix, Achille Piron, organise une vente.
Et c’est là que les historiens vont découvrir  un manuscrit incomplet concernant le voyage au Maroc.
La Bibliothèque Nationale Française l’a acheté tandis que, deux ans plus tard, les éditions Gallimard publiaient ces textes.

Sur les sept carnets de voyage de Delacroix, il en reste quatre dont trois se trouvent au Musée du Louvre, et un au musée de Chantilly.
Des merveilles…

Martine Bernier

(complément de sources/www.jcbourdais.net/carnets1

Hier matin, dès le réveil, j’ai réalisé qu’il se passait quelque chose de particulier.
Levée aux aurores, j’ai eu l’impression qu’il y avait pourtant plus de lumière que les jours précédents aux mêmes heures.
Le temps n’était pas spécialement beau, mais le jour perçait alors que je ne l’attendais pas si tôt.
Toute la journée, sans que je m’explique pourquoi, j’ai été remplie d’une énergie que je n’avais pas connue depuis des mois.
Pensant qu’elle allait s’amenuiser au fil des heures, j’en ai profité pour me mettre au travail rapidement.
Mais non: jusqu’au soir tard, j’ai eu droit à cette vague de force venue de je ne sais où, à ce punch qui m’a permis d’être efficace dans tout ce que j’entreprenais.

Etrangement, j’ai constaté assez tôt que je n’étais pas la seule à ressentir les bienfaits inattendus de cette journée particulière.
Dès l’instant où elle s’est réveillée, Pomme a été d’une humeur charmante, au point que même mon Capitaine s’en est aperçu.
Vive et très joyeuse, elle jouait, nous taquinait, courait, alors que, depuis quelque temps, elle qui n’aime pas l’hiver était plutôt morose.

Ce matin, je me demandais si l’aubaine de la veille allait à nouveau être au rendez-vous.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas: la lumière n’était pas plus présente que les jours précédents.
J’ai proposé à Pomme de la sortir, quelques minutes après sept heures, et nous avons constaté que le ciel était lourd et le temps humide.
Nous sommes retournées à l’appartement, je lui ai servi ses croquettes préférées, et je me suis installée à mon ordinateur.
Prête à travailler, oui, mais sans le secours de cette fantastique énergie de la veille.
En y réfléchissant, je me suis dit que je me faisais des idées.
Jusqu’à ce que je m’aperçoive, il y a quelques minutes, que Pomme avait disparu.
Je l’ai cherchée dans toutes les pièces avant d’aller voir dans la chambre à coucher où je n’avais pas ouvert les stores.
J’ai allumé… et j’ai vu mon bichon dormant les pattes en l’air dans son panier.
Lorsqu’elle m’a vue, elle s’est remise à l’endroit, a baillé et s’est longuement étirée.
Je l’ai caressée, lui ai demandé si tout allait bien, ce à quoi elle m’a répondu par un battement de queue.

Je suis revenue dans mon bureau et ai recommencé à écrire… avant de réaliser que Pomme n’était toujours pas là.
Elle s’est recouchée, prolongeant sa nuit.

Quand je dis que cette journée n’est pas dotée de la même énergie d’hier, je ne crois pas me faire d’idées, finalement!

 

Martine Bernier

J’ai réalisé assez tard ce que qu’était le racisme.
Dans ma vie d’adolescente désormais sans père, j’avais une liberté extrêmement limitée.
Je ne savais plus rien du monde.
Il avait refermé ses portes devant moi, je n’y avais plus accès.
A peine le droit de me rendre à l’école seule et d’aller parfois m’acheter des livres ou des fournitures scolaires.
Le reste du temps, j’étais sous clé.
Lorsque mes deux amies inséparables de l’époque m’ont proposé de les rejoindre dans leur troupe de guides (scouts au féminin), j’ai donc déployé des trésors de persuasion pour convaincre ma mère de me laisser y aller.
Il a fallu que j’en parle à plusieurs personnes de ma famille pour qu’enfin, le Graal me soit accordé.
Tous les dimanches ou presque, donc, j’ai pris l’habitude de prendre le tram, armée de ma guitare et de mon pique-nique, et de rejoindre les filles.
Ces journées étaient pour moi des bouffées de liberté, des bouffées d’air dans mon monde triste.
A part ce que j’étudiais, ce que je voyais à la télévision et ce que j’apprenais dans mes livres, je ne connaissais à peu près rien à rien.
Le réservoir de la connaissance c’était brusquement tari avec la disparition de mon père.
Lorsque, rarement, des membres de la famille venaient à la maison, je ne perdais pas une miette de leurs paroles.
J’étais une éponge à apprendre, qui n’était plus nourrie depuis la mort de mon mentor.

J’avais, par exemple,  de très vagues notions de certains phénomènes humains.
Comme le racisme.
J’entendais certaines personnes proches de ma mère se plaindre dans des termes très durs du fait que la communauté marocaine était importante à Bruxelles, que cela devenait « invivable ».
Vision très abstraite pour moi qui n’avais jamais été mise en présence de quelqu’un de cette nationalité… en dehors d’une adorable famille qui habitait dans mon quartier et que j’aimais beaucoup.

Un dimanche, notre Cheffe, que j’avais baptisée Sachem Suprême, a décidé d’organiser un rallye pour une troupe invitée.
Je me suis retrouvée avec l’une de mes autres complices, répondant au totem de Lévrier, à tenir un poste en plein Bruxelles, près de la galerie Agora, pour les initiés.
Nos candidats devaient répondre à des questions et nous apporter des éléments que nous cochions sur une liste avant de les laisser partir.
Entre deux passages, nous regardions passer les badauds et nous parlions comme parlent deux adolescentes.
Nous avions 15 ans, et étions ravies d’être là.

D’où nous étions, nous entendions de la musique.
Une musique exotique, entraînante.
Et tout à coup, sortis nous ne savions pas d’où, nous avons vus, plantés devant nous, deux jeunes hommes.
Le premier était grand, bronzé, les cheveux noirs, les cheveux bouclés.
Je ne me souviens plus, ni de son prénom, ni de ses traits.
Le second avait la peau plus foncée, les cheveux crépus, des traits fins.
Il était grand et mince, plus jeune que son compagnon et pourtant plus sage.
D’une beauté parfaite, il s’appelait Bouchaïb.
Nous avons lié connaissance, et ils se sont assis à côté de nous pour parler.
Nous avons appris qu’ils étaient Marocains, établis en Belgique.

Lorsque le premier de nos deux interlocuteurs nous a proposés de nous joindre à leur fête, un peu plus loin, et que Lévrier s’est montrée très enthousiaste, j’ai joué le trouble-fête.
Si Lévrier était très en confiance, je l’étais nettement moins.
Sans vouloir blesser son nouvel ami, nous ne le connaissions ni d’Eve ni d’Adam…
Et nous ne pouvions pas laisser le stand en plan, sans surveillance.
Bouchaïb a abondé dans mon sens, a parlé à son cousin dans une langue que je ne comprenais pas, et a dit:

- Tu as raison. Je ne laisserais pas mes soeurs partir seules avec des inconnus. Attends!

Il a disparu et est revenu quelques instants plus tard avec un monsieur âgé.
Tous deux portaient des instruments de musique, et des plats remplis de friandises qu’ils nous ont offertes et qu’ils ont fait goûter aux passants.
Bouchaïb m’a présenté son père, et ils nous ont joué des morceaux que j’ai écoutés avec ravissement.
Des sons, des rythmes que je ne connaissais pas…
Lorsque les participants au rallye arrivaient, la petite bande s’éloignait et revenait lorsque nous étions à nouveau seules, pour que nous n’ayons pas d’ennuis.
Autour de nous, les passants regardaient la scène, certains ravis, d’autres avec un air très mécontent.

A la fin de la journée, nous nous sommes quittés.
Bouchaïb m’a demandé si nous pouvions nous revoir.
Je lui ai expliqué que ce n’était pas possible, lui ai expliqué pourquoi.
Je n’avais même pas le téléphone.
Il m’a donc laissé son adresse pour que nous puissions nous écrire.

En rentrant, j’ai expliqué à ma mère que nous avions rencontré des personnes, ce dimanche, et que j’allais sans doute  correspondre avec l’une d’elles.
Sans précision…

La première lettre est arrivée.
Une belle écriture fine, un français impeccable.
Bouchaïb avait 20 ans, était musicien, faisait partie d’un groupe, et étudiait je ne sais plus quelle matière à l’Université.
Il me parlait de sa vie, de ses amis, de sa musique, de sa famille, de son pays d’origine auquel il était très attaché.
Rien de bien méchant.
Pourtant, je cachais ses lettres, car je sentais qu’elles ne plairaient pas à ma famille.
Un jour, Bouchaïb a demandé s’il pouvait me rendre visite et faire la connaissance de ma mère pour qu’elle sache qui il était, et pour me dire au-revoir.
Il allait repartir au Maroc où il souhaitait vivre, mais souhaitait pouvoir continuer notre correspondance.
Il m’avait envoyé une petite photo d’identité de lui.
J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée voir maman.
Je lui ai expliqué que mon correspondant serait heureux de faire sa connaissance.
Ma mère souffrait d’un problème personnel qui la déconnectait souvent de la réalité.
Ce jour-là, je dirais pudiquement qu’elle n’était pas au mieux de sa forme.
Méfiante, elle a commencé par s’inquiéter en apprenant que mon correspondant était un garçon.
J’ai eu beau la rassurer, sa méfiance s’est aggravée en découvrant qu’il avait 20 ans.
Elle a voulu voir sa photo, que je lui ai montrée à contre-coeur.

- Il s’appelle Bouchaïb… Il est étudiant, musicien. Il veut juste passer nous saluer car il va repartir vivre au Maroc.

La photo et ma phrase l’ont mises dans un état de panique étonnant.
Ciel!
Un Marocain!
Il allait vouloir enlever sa fille, l’échanger contre un ou deux chameaux et la faire vivre dans un souk!
Sans réaliser qu’elle était vraiment au bord de la crise d’apoplexie, j’ai souri: je me demandais quelle serait ma valeur en chameaux, chameaux que j’imaginais très bien garés en rang d’oignons devant la porte!

- Mais enfin, maman, arrête… on peut parler à un garçon, échanger des lettres sans avoir envie de partir avec lui! C’est juste un copain…
- Un copain?! Mais je t’interdis d’avoir un copain! Et certainement pas un copain marocain!!

Dans sa colère, elle a appelé mon frère aîné à la rescousse, ce qui  a permis à ce dernier de faire une brillante démonstration d’autorité.
J’ai griffonné quelques mots à Bouchaïb et je les lui ai postés en cachette.
J’avais honte, j’étais triste.

J’ai reçu une dernière lettre de lui.
Une lettre d’une grande bonté où il m’expliquait que l’appréhension que certains ont par rapport à l’étranger, à l’inconnu, peut se muer en peur.
Mais il était heureux de pouvoir continuer à m’écrire, disait-il.
Seulement… plus aucune lettre n’est arrivée.

Ce n’est que bien plus tard que ma mère m’a avoué avoir jeté ses lettres avant de me les donner à lire.

Aujourd’hui encore, je revois le visage de Bouchaïb, je repense avec amitié à son esprit sage, et je suis heureuse qu’il ait traversé ma vie.

Martine Bernier