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Dans les premières années de ma vie en Suisse, comme j’avais changé de confession pour prendre celle qui était celle de ma grand-mère paternelle et de mon père avant qu’il ne se marie, j’ai passé quelques semaines à tenter d’apprendre le fonctionnement de cette religion protestante.
Pour cela, je me rendais notamment au culte, le dimanche matin.
Je découvrais le dépouillement, la sobriété des temples, souvent très beaux,  les différences visibles ou non entre le protestantisme et le catholicisme.

Parmi les assez rares habitués du culte dominical se trouvait un personnage atypique: Abraham.
Ce monsieur de très petite taille vivait dans une maison spécialisée pour personnes handicapées.
Je le croisais parfois au village.
Il était difficile de lui donner un âge, mais il devait avoir dans les 70 ans.
Il avait des traits grossiers, un nez épaté, les oreilles décollées.
De langue maternelle allemande, il souffrait de surdité, ce qui compliquait ses relations avec les autres.
Abraham était presque toujours seul.

Le dimanche, il ne manquait pas le culte qui devait être une manière pour lui de rencontrer du monde.
Il arrivait, impeccable, après avoir revêtu ses habits du dimanche, saluait poliment le pasteur et ses ouailles, et allait prendre place.
Il s’installait toujours très près de la chaire, suivait avec attention les premières minutes, se calait sur son banc dès que le pasteur commençait à prêcher et… s’endormait invariablement dès ses premiers mots.
Ce qui n’aurait pas été forcément gênant s’il avait pu ne pas ronfler…

Son manège déclenchait les sourires, les soupirs ou une indifférence feinte parmi les bancs.
Puis il se réveillait pour le psaume final qu’il accompagnait d’une voix forte et… fausse.
Pour moi, c’était irrésistible.

Un jour, le pasteur a annoncé une bonne nouvelle: désormais, le temple était équipé d’une boucle magnétique pour malentendants, permettant une meilleure accessibilité auditive. Abraham s’est montré ravi de la nouvelle, et le culte a commencé.
Comme d’habitude, Abraham en a suivi le début avec attention et… s’est endormi comme un bébé dès que le pasteur a entamé son prêche.

A la sortie, lorsque je suis allée le saluer.
Il m’a souri et m’a dit, dans un français approximatif estampillé d’un puissant accent suisse allemand:

-       Ach! C’est peaugoup mieux afec la poucle!

 Même s’il avait l’air fort satisfait de l’exercice, il fallait se rendre à l’évidence: le sermon était devenu sa berceuse préférée lors de sa sieste dominicale.
Ainsi soit-il, il fallait se faire à l’idée!
C’était compter sans l’une des membres du conseil de paroisse, une femme solide et joviale, bien décidée à ramener le calme dans le temple.
Elle a pris l’habitude de s’asseoir à côté de lui et à lui envoyer un bon coup de coude dans les côtes au moindre signe d’endormissement.
Abraham a continué à se rendre au culte bien après que j’arrête de m’y rendre. 
Mais je pense qu’il devait trouver beaucoup moins plaisante sa sortie hebdomadaire…

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