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Mon père étant d’une tolérance extrême, j’avais pris pour habitude, lorsque j’étais enfant, de l’inviter dans ma chambre pour participer à mes dînettes entre amis.
Sérieux comme un pape, papa était un hôte parfait.
Il frappait à la porte, attendait que je lui ouvre, et tassait son mètre 90 sur un minuscule tabouret, coincé entre un ours en peluche, une ou deux  poupées et un chien, mes autres invités.
Je commençais par lui servir le thé, dans de minuscules tasses en plastique.
En général, le breuvage se limitait à un dé à coudre d’eau chaude qu’il avalait sans broncher.
Puis, je lui proposais des petits fours.
Dans le meilleur des cas, il apportait lui même les victuailles, chipant un paquet de biscuits dans l’armoire à friandises lorsque maman avait le dos tourné.
Ce qui lui évitait de devoir ingurgiter des plats innommables.
Dans le pire des cas, je me débrouillais avec les moyens du bord et lui servait pompeusement des menus auxquels je donnais des noms ronflants ou exotiques, totalement immérités.
Lui jouait son rôle de convive poli et chaleureux, laissant à peine filtrer une légère réserve lorsque je lui offrais un sucre surmonté  d’une ravissante « minicrotte » de mayonnaise.
Nous avions des codes verbaux.
Lorsque le plat lui avait plu, il me disait: « Mademoiselle, vous êtes un cordon bleu! »
Lorsque le menu avait été moyen, j’avais droit à: « Heu… c’était intéressant. »

- Papa, qu’est-ce qui te ferait plaisir pour notre prochaine dînette?
- Voyons… quelque chose qui a du goût, mais… si possible pas de mayonnaise sur du sucre!

J’ai noté les desiderata de mon plus fidèle client et me suis surpassée lors de sa prochaine visite.
Comme d’habitude, il a frappé à la porte, a salué les autres convives, s’est installé parmi eux et a pris des nouvelles de chacun.
Pendant ce temps, j’ai déposé mes plats sur la table improvisée.
Pour les boissons, je m’étais surpassée: je lui ai servi un fond de lait au chocolat kidnappé dans le frigo.
Petit doigt en l’air, il a semblé apprécier, lançant de petits « mmmm! » enthousiastes.
Cérémonieusement, j’ai ôté la serviette qui cachait le plat principal.
J’avais chapardé de mini toasts apéritif que j’avais transformés en délicats petits sandwichs.
Curieux, papa a regardé les sandwichs en question et, voyant la pâte blanche tartinée entre les toasts, s’est exclamé:
- Du fromage blanc!! Mais c’est Bizance!

Il a porté un toast à sa bouche, l’a englouti… et recraché dans la foulée.
- Non!!!! C’est du dentifrice!!! 

J’étais à la fois triste de voir le sort réservé à mes sandwichs tartinés avec amour, un peu gênée du peu de succès remporté, et amusée de voir la tête horrifiée de mon client adoré.

- Mais enfin… ça ne se mange pas! Comment as-tu pu mettre CA sur du pain???
- Mais tu voulais quelque chose qui ait du goût!
- Ah oui… ça…

Il a éclaté de rire et, en hoquetant, a ajouté:
- Pour être goûtu, c’est goûtu!

Phrase qui a été répétée à l’infini par la suite dans les repas de famille, lorsqu’il racontait l’anecdote…

 

Martine Bernier

 

 

 

 

 

 

Une réponse à "C'est goûtu!"

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