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Lorsque j’étais écolière, une boutique faisait l’unanimité auprès des élèves des écoles du quartier.
Elle était connue sous le nom de « P’tit magasin ».
« P’tit maga’  » pour les intimes, les « grandes » qui le fréquentaient depuis longtemps, le considérant comme leur fief. 

Ce délicieux lieu de perdition des palais était le Temple du Bonbon.
Vous n’y trouviez rien d’autres que des friandises… toutes les friandises dont vous pouviez rêver.
L’endroit portait bien son surnom: il n’était pas très vaste.
En général, il ne supportait pas plus de quatre mini clients à la fois.
Soit nous y entrions en groupe, serrées comme des sardines, soit nous faisions la queue à l’extérieur, aux heures de pointe.
Le magasin était tenu par une dame qui devait avoir entre 65 et 75 ans.
Elle menait à la baguette ces troupeaux d’enfants gourmands qu’elle aimait bien, je crois.1377051

Quand l’un de nous avait le malheur de s’attarder dans son commerce pendant les heures de cours, elle l’épinglait d’un classique: « Qu’est-ce que tu fais là au lieu d’être à l’école, toi? Mmmm? »
Aux heures de grande cohue, juste avant ou après la sonnerie de la cloche, elle instaurait une discipline militaire à ses troupes:

- Toi, je te sers. Pendant ce temps, vous trois, vous entrez et vous faites votre choix, et vous quatre vous restez dehors et vous réfléchissez à ce que vous voulez. Et vous ne traînez pas sinon vous allez être en retard. Et attention: le premier qui me chaparde un bonbon, je le mets dehors!

Tout le monde le savait: les chapardeurs étaient bannis à jamais du lieu sacré.
Un risque à ne pas courir!
Honte à eux!
On ne touchait pas aux friandises  de Madame Bonbon.

Une fois dans le Saint des Saints, nos yeux ne savaient plus où se porter.
Partout, des bocaux ou des « bacs » remplis de  bonbons multicolores qui nous faisaient saliver.
Nous avions tous nos préférés: les bâtonnets acides, les cocas, les cerises, les violettes, les hosties remplie de poudre, le papier consommable, les réglisses en lacet, les colliers sucrés, les cuperdons, les dragées, les coquillages roudoudou, les « nounours » en gomme, les sucettes, les boules de coco, les pailles remplies de poudre, les fraises, les coeurs fondants, les napoléon au citron, les lassos à la fraise , les guimauves au chocolat, les mashmallow,  et tous les autres. 

Madame Bonbon nous servait dans des cornets en papier que nous emportions comme des trésors.
Elle devait s’amuser de ces hordes de gamins qui lui disaient: « je voudrais pour deux francs de… ça, ça, ça et ça.. »
Les plus petits, qui ne comprenaient pas trop la valeur de l’argent avaient souvent les yeux plus grands que le porte-monnaie.
Mais elle ne sombrait pas dans le sentimentalisme: ils étaient petits, ils devaient apprendre:

« Ah non, tu ne peux pas avoir tout ça, tu n’as pas assez de sous. Regarde, avec cette pièce, tu peux en avoir cinq, pas dix! Ici, c’est cinq pour un franc. Pas plus. »

A partir de la mort de mon père, ma trésorerie personnelle a subi un sérieux revers.
Je n’avais donc plus les moyens d’aller souvent chez Madame Bonbon.
J’attendais les autres dehors en me disant stoïquement que j’économisais de futures rages de dents.
Je n’entrais que de temps en temps, quand une pièce avait été déposée dans mon escarcelle par ma grand-mère maternelle.
Un jour, Madame Bonbon, qui, je le répète, n’entretenait pas de rapport très personnalisés ni très tendres avec ses mini clients, m’a vue entrer.
Elle a terminé de servir la petite fille qui me  précédait et est venue vers moi.
- Et bien, ça fait longtemps que je ne t’avais pas vue, toi! Tu restes dehors… tu n’aimes plus mes bonbons?
- Si, si… mais j’en mange moins.

Ce que je ne savais pas, c’est que les enfants parlent.
Ils lui avaient dit que j’avais vécu un deuil.

- Bon, alors, qu’est-ce que tu veux?
Je voulais juste trois de mes bonbons préférés.
Ils avaient la forme de macaronis fourrés de sucre rouge et entourés de blanc.

Elle a pris un petit cornet, y a mis les trois bonbons en disant: « Aaah, tu les aimes ceux-là, je sais! »
Je l’ai payée, je l’ai remerciée  et je me suis dirigée vers la sortie.
Je l’entendais « trifouiller » dans ses bocaux, comme à son habitude.
Elle m’a rappelée juste avant que je ne sorte et m’a tendu un gros paquet.
- Tiens. 
Elle m’a tendu le sachet, rempli de mes bonbons préférés.
J’étais mal à l’aise, je ne voulais pas le prendre.
Elle a haussé les épaules.
- Ne fais pas de manière, c’est pour toi. Moi aussi j’ai perdu mon papa quand j’étais gamine. Nous avons un point commun, toutes les deux. En plus, j’aime les mêmes bonbons que toi. Et ne reste plus derrière la vitre, passe me voir de temps en temps.

Nous nous sommes regardées, longuement.
D’autres clients sont entrés dans le magasin.

- Allez, file, j’ai du travail! 
J’ai filé avec mon paquet de bonbons.
J’ai continué à aller parfois au « p’tit magasin ».
Nous agissions comme si rien ne s’était passé.
Des années plus tard, quand je suis repassée devant l’endroit, la boutique avait été remplacée par une autre.

Mais les générations d’enfants qui ont fréquenté Madame Bonbon ont emporté son souvenir avec eux.

Martine Bernier

 

 

2 réponses à Le petit magasin de Madame Bonbon

  • Fessemaz Claudine:

    On dirait mon histoire… Votre boutique était elle dans le 13 eme arrt rue Lahir?
    Merci de votre réponse.
    Cordialement.

    • Martine Bernier:

      J’ai quitté Anderlecht il y a si longtemps que je ne me souviens plus très bien des noms des rues… ! La boutique se trouvait un peu plus loin que l’Ecole des Soeurs de Notre-Dame et de la rue Veeweyde. Etiez-vous également élève de cette école? Ce serait très touchant pour moi! Surtout si vous l’étiez à la même période que moi!
      Bien à vous

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