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J’avais 12 ans.
Mon père était mort depuis trois ans et ma mère se détruisait sans que je puisse en parler à personne.
Dans ce milieu qu’a chanté Brel, il ne fallait pas parler de ces choses-là…
Parfois, les chagrins, l’angoisse, la simple perspective de vivre sont trop lourds, même pour les adultes quand ils sont fragiles.
La situation à la maison était devenue invivable, pour de multiples raisons.
Car le naufrage de ma mère en entraînait d’autres, des dérives qui transformaient ma vie en cauchemar quotidien.
Cette année -là, un accident m’avait valu les poignets cassés.
C’est bête.
Un jour, alors que j’étais seule à la maison avec ma mère tandis que ma grand-mère vivait dans son appartement au rez-de-chaussée, il s’est passé un drame.
J’ai retrouvé maman dans l’escalier.
Il y avait du sang partout.
Elle était tombée, s’était blessée à la tête, avait perdu connaissance.
Plâtrée, je ne pouvais pas l’aider.
Nous n’avions pas le téléphone, ma grand-mère ne pouvait plus marcher, il fallait que je trouve une solution.
J’ai réussi à sortir de la maison et à courir prévenir mon oncle et ma tante, auxquels ma mère ne parlait plus depuis la mort de mon père, trois ans auparavant.
J’ai donné le nom de notre médecin et je suis retournée auprès de ma mère.
Il est impossible de décrire ce que j’ai ressenti à ce moment-là.
Le genre de traumatisme que l’on n’oublie jamais.
Ce n’était ni le premier, ni le dernier qu’elle me faisait vivre.
Mais là… j’ignorais si elle était vivante ou morte.

Le médecin et mon oncle sont arrivés, ont posé ma mère sur le canapé du salon.
Quand elle est revenue à elle, elle prononçait des phrases qui n’avaient pas de sens, comme c’était désormais souvent le cas.
Le médecin a eu l’air ahuri, et a  prononcé pudiquement le mot « delirium tremens ».
Il avait l’air aussi stupéfait que mon oncle.
Moi, je ne l’étais pas.
Une ambulance est arrivée, ma mère est partie.
Mon frère, de 7 ans mon aîné, était majeur, il pouvait se débrouiller.
Mon frère cadet a été placé chez sa marraine, une femme adorable.
Mais qu’allait-on faire de moi?
Je suis allée pour la nuit chez ma tante et mon oncle.
Le lendemain, j’ai cassé ma tirelire et je suis partie en disant à ma tante que je passais à l’école.
J’ai été chez le fleuriste et j’ai acheté deux bouquets de fleurs.
Un moyen et un énorme.
Je suis allée au cabinet de notre médecin.
Du haut de mes 12 ans, je savais parfaitement ce que je voulais.
Je m’étais fait rouler lors de la mort de papa, il n’était pas question de me faire avoir une deuxième fois.
Il est venu très vite et m’a emmenée dans son bureau.
Je lui ai dit que j’en avais assez que l’on me raconte des histoires, que je savais que ma mère était devenue alcoolique, et que je voulais savoir ce qui risquait  d’arriver.
Je lui ai expliqué qu’il fallait qu’il m’explique, que rien n’était pire que les silences et qu’il fallait arrêter de me prendre pour une petite fille que je n’étais plus depuis longtemps.
La suite de ma vie allait dépendre de la santé de ma mère, de sa volonté et de sa force à se reprendre en main ou non.
Cela allait me demander beaucoup de réflexion, de temps, il fallait que je me prépare.
Bien plus tard le docteur, qui, à l’époque,  était devenu notre médecin traitant depuis très peu de temps, à la suite du départ à la retraite de son prédécesseur, m’a dit que cette entrevue a été l’une des plus marquantes de sa carrière.
Il ne m’a rien caché.
Elle risquait de mourir, les jours suivants allaient être décisifs.
Je suis partie pour la clinique et j’ai demandé à la voir, ce qui m’a été refusé.
J’ai laissé le plus petit des bouquets à son intention, ai donné pour elle un message que j’avais préparé pour le cas où je ne pourrais pas la voir.
Puis je suis allée à l’église qui se trouvait tout près de la clinique.
Cette église néo-gothique que j’aimais beaucoup.
J’y étais déjà allée plusieurs fois, apportant des fleurs à Dieu sur le conseil des Bonnes Soeurs dès que la santé de maman vacillait.  
Je lui expliquais qu’il fallait vraiment qu’Il me donne un coup de main pour la protéger.
Ce jour-là, j’étais fâchée.
Mais alors… très fâchée.
Il n’y avait personne dans l’église, immense.
J’ai été mettre mes fleurs dans un vase devant une statue de Marie, je lui ai expliqué mon problème, puis je suis allée vers l’autel, devant la grande croix où un Jésus martyrisé souffrait depuis des siècles.
Et là… j’ai eu la plus grande colère de ma vie.
En gros, cela donnait ceci:

Dis donc, Dieu, ça ne va pas????
Tu t’es bien fichu de moi!
Tu m’as pris papa, et maintenant, tu vas nous voler maman???
Mais tu es complètement fou??
Qu’est-ce que nous t’avons fait??

J’ai fait tout ce que l’on m’a dit de faire, et toi, tu me fais un coup pareil!?
C’est dégoûtant!
Comment veux-tu que je m’en sorte un jour si tu casses toujours tout?

Je suis trop petite, je ne peux pas me débrouiller toute seule, c’est trop tôt!
Et Patrick (mon petit frère), tu as pensé à lui?
En fait, tu es un beau menteur.
On m’avait dit que tu étais formidable, que l’on pouvait tout te demander, que tu écoutais, que tu protégeais les enfants.
Mais ce n’est pas vrai!
Écoute, il faut que tu arrêtes.
Il faut que maman revienne, et qu’elle guérisse, qu’elle vive.
Il faut que tu me protèges de mon grand frère.
IL FAUT QUE CELA CHANGE!!!
Sinon… à quoi ça sert???
Je vais finir par  croire que tu n’existes pas… « 

Et je me suis mise à pleurer.
Il y a eu un bruit derrière moi.
Un vieux monsieur me regardait.
Je ne l’avais pas entendu entrer.
C’était  le curé de la paroisse.
Je l’ai regardé, moi aussi, sans trop savoir quoi dire.
Et ce représentant de Dieu m’a simplement dit:

- Tu ne peux pas te fâcher sur Dieu, voyons! Et sûrement pas dans une église.

Je n’ai rien répondu, je suis sortie.
Mais à partir de ce jour-là, j’ai compris que jusqu’alors… je n’avais rien compris.
J’avais été naïve, trop confiante.
 J’allais devoir apprendre à compter sur moi, sans trop croire les grandes personnes.

Pourquoi je rends public ces souvenirs que je réunis en ce moment dans ce qui sera un recueil qui ne sortira sans doute jamais?
Parce que personne ne peut deviner quel a été mon passé et la route qui m’a menée jusqu’à aujourd’hui.
Et parce que trop de personnes me disent qu’elles sont sans espoir devant une situation de leur vie.
L’espoir est toujours là, la vie change, il y a toujours quelqu’un, des événements qui nous permettent d’avancer, de transformer ce qui doit l’être.
Les écueils se franchissent, doucement, parfois péniblement, les uns après les autres…
Mon histoire, dont je n’ai compris le sens que très tard, peut, peut -être, servir à donner du courage à ceux qui n’y croient plus.

Martine Bernier

 

 

4 réponses à Dis donc, Dieu ???

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