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À 12 ans, mon entrée en « humanités » avait été pour moi un événement.
Je changeais de trottoir, passant des bâtiments sombres et anciens de l’école primaire pour entrer dans ceux plus récents et lumineux de l’école secondaire.
De nouvelles branches, de nouveaux professeurs, un autre rythme de travail: l’idée m’intéressait.
Au début de la troisième année, nous avons appris que nous allions toutes devoir choisir « un cours option ».
Parmi les activités proposées, j’ai tout de suite flashé sur les cours de théâtre.
J’avais été plusieurs fois voir les pièces de Molière jouées par des interprètes prestigieux, toujours avec l’école, et j’avais été éblouie, autant par le texte que par la performance des comédiens.
C’était donc décidé: j’ai écrit mon nom au bas de la liste d’inscriptions.
Nous étions une douzaine à avoir fait de même, alléchées par la parenthèse qui annonçait: « une pièce sera montée pour la fin de l’année! ».
Le jour J du premier cours, nous sommes entrées dans le local où nous attendait celle qui allait être notre coach durant toute cette année.
Et là, une chape de plomb est tombée sur nous.
Notre professeur était Soeur Antoine, religieuse qui n’avait pas de contact avec les élèves normalement…
Comment dire…
Soeur Antoine était une grande femme bien droite, qui paraissait avoir cent ans.
Presque totalement édentée et ridée, elle ne faisait pas partie des plus intellectuelles de nos religieuses.
Elle était assez rude, était l’une des rares a encore porter le voile, mais je dois avouer que je la connaissais peu.
La déception a poussé plusieurs d’entre nous à se retirer du cours sous divers prétextes.
J’ai failli faire la même chose, mais… lorsque j’ai vu la tristesse dans les yeux de Soeur Antoine, je suis restée.
Elle a fait contre mauvaise fortune bon coeur, nous a recomptées et a annoncé triomphalement:
- Ce n’est pas grave: nous sommes encore assez pour monter la pièce que j’avais prévue!
Un petit silence intéressé a suivi sa déclaration et elle a ajouté, avec des airs mystérieux:
- Vous avez envie d’en connaître le titre, mmmm?

Suspense insoutenable.

- Et bien ce sera… « La Nuit de Saint Nicolas »
Re tournée générale de chape de plomb.
Notre professeur nous a annoncé qu’elle allait distribuer les rôles.
Avec un petit sourire attendri, elle m’a appris qu’elle m’avait choisie pour le rôle principal: Saint Nicolas.
J’étais anesthésiée.
Deux de mes amis garçons de l’école préparaient le « Cid » dans leur établissement scolaire, et j’allais jouer Saint Nicolas.
A bientôt 15 ans, c’était un coup dur.
Au fil des répétitions, j’ai découvert que la pièce était vraiment mauvaise… et que Soeur Antoine, toujours aussi bourrue, était une femme attachante et impliquée.
Même si elle avait autant de talent pour la mise en scène que moi pour la physique quantique.
Pour elle, j’ai donc décidé que j’allais me mettre en quatre pour que sa pièce ne soit pas un four.
Au fil des répétitions, j’ai fini par la convaincre qu’en jouant au deuxième degré et en transformant en humour ce qui était ennui, nous pourrions remporter l’adhésion du public.
Au début, elle ne voulait rien savoir.
Puis, en rusant un peu… nous y sommes arrivées.
À la fin de l’année, la pièce a remporté des rires et des applaudissements.
Un succès honorable.
L’année suivante, l’option théâtre était à nouveau disponible.
Les filles qui s’y étaient inscrites l’année précédente n’ont pas voulu rempiler.
De mon côté, je ne voulais pas que Soeur Antoine parte en dépression en ne voyant personne.
Donc, j’ai convaincu quelques copines à venir s’inscrire avec moi.

Le jour de l’ouverture des cours, nous sommes entrées dans la salle et là…
Nous avons appris que Soeur Antoine avait atteint l’âge de la retraite et était partie à la Maison Mère des religieuses.
À sa place se trouvait une jeune femme petite, ronde et dynamique.

".. une jeune femme ronde et dynamique..." (Dessins Dominique Rougier

« .. une jeune femme ronde et dynamique… » (Dessins Dominique Rougier

Une véritable comédienne…
Elle avait un caractère bien trempé, était exigeante et directe, mais connaissait son métier.
Nous imaginions le répertoire qu’elle allait nous proposer et rêvions de textes glorieux.
La semaine suivante, elle nous a annoncé: 
- Bon, les filles, j’ai proposé plusieurs titres de pièces à votre « commission de censure », et je suis au regret de vous annoncer que j’ai dû finalement accepter leur choix. Cette année, nous allons monter « Le couvent des Oiseaux ». Inutile de préciser que je comprendrais que vous alliez voir ailleurs… Martine, j’ai parlé de toi avec Soeur Antoine. Tu es la seule rescapée du cours de l’an passé, et tu m’as beaucoup fait rire. Donc, si tu le veux bien, nous allons repartir dans le même trip: elles veulent leur couvent, elles l’auront, mais à notre sauce!

Nous avons beaucoup travaillé, réécrit une partie de la pièce en jouant sur l’autodérision, beaucoup ri et… beaucoup fait rire lorsque nous l’avons jouée en public.
Je n’ai jamais joué Molière, mais… j’ai appris beaucoup en me baladant sur le chemin du Couvent des Oiseaux…

Martine Bernier

 

 

2 réponses à Le cours de théâtre

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