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Michel... vu par Dominique Rougier

Michel… vu par Dominique Rougier

Durant les dix années qu’elle a survécu à mon père, ma mère a été très seule.
Elle n’avait pas d’amis, était sans profession avait toujours eu l’habitude de se laisser porter par ses parents d’abord, par son mari ensuite.
C’était une éducation, une époque, une manière de vivre… qui ont façonné des femmes fragiles, incapables de faire face à la violence  de la vie.
Ce que j’appelle des « Blanche-Neige », outrageusement gâtées et protégées par leurs proches… et détruites lorsqu’il s’agissait de prendre leur vie en mains.
Ma mère a payé chèrement le prix de ce manque d’autonomie, brisée sur les récifs d’une vie devenue hostile, et se laissant glisser jusqu’à la mort sur les pentes de l’autodestruction.

Alors que j’étais très jeune adolescente, Betsy, Michel et leur fils Daniel sont entrés dans sa vie.
Dans nos vies.
Je ne sais plus si c’est ma rencontre avec Daniel qui a marqué le rapprochement des deux familles ou pas.
Il avait un an de moins que moi.
Adolescent fragile, hypersensible, fantasque, il était très efféminé et accentuait ce trait en jouant un rôle qu’il n’assumait pas toujours.
Je l’aimais beaucoup.

Sa vie était difficile et il en plaisantait parfois avec une certaine cruauté.
Ses parents étaient aveugles, tous les deux.
On peut imaginer la difficulté que pouvait représenter pour eux le fait d’élever un enfant…
Dans leur couple, c’était Michel qui était le pilier.
Il était né non-voyant, cachait ses yeux derrière des lunette noires, avait pris l’habitude de sortir, de se débrouiller seul.
Il travaillait dans une entreprise où il me semble qu’il répondait au téléphone, subvenait aux besoins de sa famille.
Organiste talentueux, il était droit, toujours souriant, élégant.

Son épouse, Betsy, avait pu voir pendant les premières années de sa vie, puis la maladie qui touchait ses yeux l’avait plongée dans l’obscurité.
Le fait d’avoir distingué les formes et les couleurs et d’avoir perdu cette capacité avait aigri son caractère, ce que je comprenais complètement.
Elle ne sortait pas sans son mari ou son fils, vivait cloîtrée dans son appartement perché dans les étages d’un building situé non loin de chez nous.
C’était un appartement au décor froid, sans bibelots inutiles.
Comme elle s’ennuyait beaucoup, elle m’avait demandé si j’accepterais de lui faire la lecture, ce qui la changerait des livres lus de la Bibliothèque sonore.
J’ai donc pris pendant quelque temps l’habitude de lui lire des ouvrages que j’avais aimés.
Betsy était de langue maternelle  flamande et ne comprenait pas toujours chaque mot du vocabulaire littéraire.
Je lui expliquais donc les passages qu’elle saisissait moins bien.

Lorsque rentrait Michel, je le regardais vivre et nous parlions un peu avant que je ne reparte.
Il tapait à une vitesse incroyable sur une machine à écrire en braille, non électrique, bien sûr, qui demandait une certaine force physique.
Il m’avait appris les rudiments de cette « langue du bout des doigts » et j’étais fascinée de voir la vitesse avec laquelle il lisait.
Leur monde était fascinant.
Tous deux avaient des montres dont ils ouvraient les cadrans pour lire l’heure selon les chiffres écrits en braille.
Tout dans leur appartement était rangé selon un certain ordre pour qu’ils ne se cognent pas à une chaise déplacée, pour qu’ils trouvent immédiatement les objets qu’ils cherchaient.

Ils m’expliquaient leurs difficultés.
J’étais particulièrement intriguée par la vision qu’ils pouvaient avoir du monde, d’autant qu’ils utilisaient facilement les mots « j’ai vu » ou « j’ai regardé ».
Michel avait eu un tympan perforé lorsqu’il était enfant, mais rien ne semblait vouloir entamer sa bonne humeur.
Un jour où ils étaient en visite chez nous, nous avons entamé une longue conversation.

-Dis-moi ce que tu veux savoir, j’essaierai de t’expliquer comment nous ressentons les choses.
- Je vous vois toucher nos visages pour deviner nos traits, être attentifs aux voix, aux bruits, aux parfums… Mais, par exemple, comment imagines-tu une montagne?
Il avait ri:
- Grande!
Il m’avait parlé d’une dimension que je n’imaginais que difficilement, dans laquelle il fallait se laisser porter par d’autres sensations que celles de notre quotidien de voyants.
L’effort ressenti pour grimper un chemin indiquait la dureté de la pente, le souffle du vent devenant de plus en plus frais était un signe d’altitude, tout comme la pureté de l’air…
Mais il reconnaissait qu’il ne pouvait imaginer la forme que la montagne pouvait avoir.
J’avais donc entrepris de modeler une grosse montagne en papier mâché, sur laquelle j’avais placé de petits arbres et des cailloux.
Ravis, ils avaient pu se faire une idée avant que ma montagne ne s’effondre.

Ecouter Michel parler sans jamais se plaindre me menait souvent au bord des larmes.
- Pourquoi es-tu triste?
- Parce que j’aimerais tellement que vous puissiez voir, tous les deux…
- Mais tu peux faire en sorte que nous voyions!

Interloquée, je l’avais regardé.
Il ne me voyait pas, mais sentait mon étonnement qui le faisait rire:
- Tu te demandes comment faire? Simplement en nous décrivant ce que tu vois lorsque nous sortons ou lorsque nous allumons la télévision en ta présence.

A dater de ce jour et jusqu’à mon départ de Bruxelles, j’ai donc commencé à leur détailler ce qui nous entourait.
Bien souvent, au bord du canal, ils avaient perçu l’arrivée des péniches avant même que je n’en parle.
Ils avaient « senti » le frémissement de l’eau différent, annonçant un bateau…

Un jour, je leur ai demandé:
- Comment vous voyez-vous, vous imaginez-vous, l’un et l’autre?
Ils m’ont fait chacun les portraits qu’ils se faisaient mentalement l’un de l’autre.
Et Michel a ajouté: « Tu vois, il n’est pas nécessaire de voir pour savoir que l’autre nous plaît… »

Loin des stupidités et des préjugés qui entouraient leur handicap dans le voisinage, ils vivaient avec un courage quotidien que personne n’imaginait vraiment.
Michel, en particulier, osait tout, suivant tous les chemins avec sa canne blanche.
Et il percevait l’essentiel là où d’autres ne le voyaient pas.
Une preuve?
Il avait ressenti mon mal de vivre et m’avait offert une vieille guitare qui fut la première d’une longue série.
Il m’ouvrait ainsi les portes d’un monde musical qui allait me porter pendant des années.

Grâce à ce couple hors du commun, j’ai appris énormément.
Ils m’ont permis de pénétrer dans leur monde et m’en ont révélé certains  secrets inoubliables.

Martine Bernier

 

 

 

 

2 réponses à Michel et Betsy

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