octobre 2013
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Avant de quitter la Belgique, en 1978, j’ai accepté de travailler quelques mois dans une crèche qui recevait des enfants de trois mois à trois ans.
J’étais en période de transition, et je ne voulais pas rester sans rien faire.
J’aimais déjà beaucoup les enfants, et j’aimais les entourer, leur apporter les soins dont ils avaient besoin, leur donner à manger, jouer avec eux…
J’ai donc été bombardée auxiliaire.
Mais la crèche n’était pas très sérieuse.
Lorsque les parents menaient leurs enfants et les reprenaient le soir, nous étions trois pour les accueillir: la directrice, la puéricultrice et moi.
Une heure après leur arrivée, nous n’étions plus que deux, la directrice retournant dans ses appartements, à l’étage, pour se reposer et s’occuper de ses propres enfants.
Deux pour gérer une trentaine d’enfants, c’était presque impossible.
Les services responsables étaient beaucoup moins regardants qu’aujourd’hui…
Dès que les parents étaient partis, tous les enfants étaient déshabillés et passaient la journée pieds nus, en sous-vêtements ou en langes pour ne pas se salir.
Ces pratiques me heurtaient, raison pour laquelle je ne suis pas restée bien longtemps dans la place.

Parmi les petits que nous recevions, se trouvait Didier.
Il était le neveu de la jeune directrice, avait environ deux ans et était doté d’un physique un peu particulier.
Il était très maigre, mais déjà très grand, avec de grands bras et de grandes jambes.
Il promettait de devenir aussi impressionnant que son père, long et sec, dont il avait hérité du large front.
Mais Didier avait une disgrâce qui me brisait le coeur.
Il était affligé d’un strabisme qu’il fallait corriger en fixant une coque sur l’un des yeux pour obliger  l’autre à travailler.
Le petit garçon vivait mal cette contrainte et était assez agressif avec les autres enfants et les adultes qui l’approchaient.
Il ne parlait pas encore, au grand désespoir de sa tante et de ses parents, souriait rarement.
Et détestait être déshabillé.
La perte de ses vêtements semblait déjà liée pour lui à une perte de dignité.
Je le comprenais…

Devoir lui remettre la coque lorsqu’il l’arrachait était une épreuve que chacune d’entre nous évitait.
Un matin, comme mes collègues étaient occupées ailleurs, il a bien fallu que je prenne mon courage à deux mains pour le faire.
La directrice et son adjointe ne mettaient pas plus d’une minute pour déshabiller chaque enfant, à la chaîne.
J’avais 16 ans, je ne supportais pas que l’on traite les enfants de cette façon.
Ce matin-là, donc, elles m’ont dit: « Va t’occuper de Didier ».
Oups.
Je l’ai pris dans mes bras et je l’ai confortablement installé dans un fauteuil, à l’abri des autres.
– Bon, Didier, nous allons retirer tes vêtements et les déposer ici, d’accord? Puis nous allons mettre la coque.
Il a secoué la tête violemment.
– Si, si, je suis obligée de le faire… mais regarde, on va en faire un jeu, et après je te raconterai une histoire!
Le déshabillage a été compliqué vu qu’il n’en avait pas envie, et la pose de la coque a provoqué un vagissement de désespoir de sa part.
Il me brisait le coeur, oui…
– Mon pauvre bonhomme, je sais que tu n’aimes pas ça… mais, tu sais, si tu la mets bien, bientôt, ton oeil sera guéri et tu n’en auras plus besoin! Youpie!
Il a esquissé un sourire.
Toujours en lui parlant et en lui racontant une histoire de bouclier magique venu protéger l’Oeil Merveilleux qui deviendrait le plus beau de la Terre, je lui ai mis la coque dont il a accepté la présence.
La journée commençait bien…
En fin d’après-midi, alors que nous rhabillions les enfants en prévision de leur départ, Didier a été confié à ma collègue, évidemment beaucoup experte que moi.
A l’instant où les parents de Didier sont entrés dans la pièce, elle venait de lui plaquer la coque sur le visage, sans trop de douceur, pressée par le temps.
Et là… devant tout le monde, le petit garçon lui a jeté un demi regard noir, puis a regardé ses parents, et à nouveau ma collègue… et a parlé pour la première fois.
Il  a dit:

- Vilainte!

Jamais premier mot n’a fait autant de dégâts.

Martine Bernier

 

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