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Lorsque je suis arrivée à Leysin, en 1978, je ne me voyais aucun avenir professionnel dans ce pays que je ne connaissais pas, avec le parcours brisé qui était  le mien.
Je me suis donc contentée d’être ce que j’étais…
Autour de moi, certains et certaines  ont réalisé que j’écrivais.
Je vous passe les détails.
Toujours est-il qu’un jour, alors que j’étais très engagée dans le bénévolat culturel et social, et que j’adressais souvent des annonces de spectacles  et de manifestations ainsi que des comptes-rendu aux journaux locaux, un homme m’a contactée.
Il s’appelait Roger Rochat, possédait un petit hôtel à Leysin, et était le correspondant officiel pour la région d’un petit journal , « Le Messager des Alpes ».
Respecté, il connaissait tout de sa commune et de celles qui l’entouraient.
Monsieur Rochat avait un caractère compliqué, une certaine fibre artistique, une plume cultivée et parfois acérée.
Il était à la fois sociable et secret, avait des coups de colère stupéfiants et pouvait être d’une gentillesse exquise.
Avec une autre plume de la région, il régalait les lecteurs avec une rubrique, les Courriers d’Aigremont.

Le jour où il m’a appelée, il m’a demandé si je serais d’accord de lui écrire quelques articles.
J’ai accepté avec réticence, à la fois curieuse et peu sûre de moi.
Ainsi ont commencé mes premiers pas dans le journalisme, d’abord en amateur.
Il m’envoyait couvrir de petites manifestations.
Peu d’abord, puis de plus en plus.
J’étais payé une misère: 60 centimes la ligne.
Au bout d’un an ou deux, la rédaction du journal a réalisé que j’existais et a semblé apprécier ma prose.
J’ai été convoquée, ma situation a été un peu régularisée.
Plus question de passer par M. Rochat pour mes articles: je devenais pigiste de la rédaction.
Encore quelques années se sont passées avant que je sois remarquée par une journaliste travaillant pour le  journal romand « 24 Heures ».
Elle m’a encouragée à travailler avec elle, et à entrer à l’Ecole de Journalistes, ce que j’ai fait.
Ma route était désormais tracée.

Quelques années plus tard, alors que je travaillais depuis longtemps, j’ai eu un contact avec Monsieur Rochat:
- Je vous lis. J’aime bien votre façon d’écrire, vous avez fait du chemin!
- Et je n’oublie pas qu’à la base, c’est à vous que je le dois…
- Oh, vous savez, si cela n’avait pas été moi, c’aurait été un autre! Vous étiez faite pour ce métier.

Je ne sais pas… peut-être.
Monsieur Rochat, qui avait pris sa retraite dans cette vallée des Ormonts qu’il aimait tant, est décédé cette année. 
Nous n’avons pas toujours été d’accord sur tout, il a eu à subir les grands bouleversements qui ont secoué la presse écrite dans les années 180-1990, au cours desquels la façon d’écrire a changé.
Et il en a souffert.
Fini les longues phrases à rallonges qui permettaient  des pigistes  payés à la ligne d’augmenter leur salaire.
Terminé le style ampoulé, les adverbes à chaque coin de phrase, les adjectifs en pagaille, le français littéraire…
Il fallait aller à l’essentiel, « faire court et rythmé ».
Mon mentor a protesté vigoureusement contre cette  « langue française au rabais ».
Peu à peu, il a lâché prise, puis a abandonné.
Il m’a dit:
- Je fais partie de la vieille école. J’ai la nostalgie des années passées. Vous verrez qu’un jour, vous devrez écrire ma nécrologie, mais je ne sais dans quel journal: ils disparaissent à tour de rôle.

Lorsque le « Messager » a été transformé pour devenir le « Journal du Chablais », les anciens pigistes ont déserté ses colonnes.
Ils n’avaient pas été sollicités pour poursuivre.
Le journalisme évoluait, se professionnalisait…
J’ai survécu au changement en suivant cette évolution.

Aujourd’hui, je repense à Monsieur Rochat qui, le soir , sortait son chien dans les rues désertes de la station, regardait les fenêtres éclairées et prenait le pouls de ce village dont il connaissait le moindre tic, le moindre défaut, la moindre des ambitions.
Il s’en est allé après avoir été un respectable semeur de mots et de savoir.

Martine Bernier

 

 

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