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Si je devais dire quelle personne de ma famille, dans mon enfance, symbolisait la joie en dehors de mon père, je répondrais sans hésiter: ma grand-mère paternelle.
Je la voyais moins que mon autre grand-mère, avec laquelle nous habitions, et j’ignore quelles étaient réellement les relations qu’elle entretenait avec ma mère.
Toujours est-il que lorsque j’allais la voir avec mon père, le week-end, maman ne nous accompagnait pas.
Après la mort de papa, les premières années, elle venait parfois nous voir à la maison.
Chacune de ses visites était une petite fête pour les enfants que nous étions.
Pour venir, comme elle n’était pas véhiculée, elle devait prendre le tram et traverser tout Bruxelles.
De Boisfort à Anderlecht, il y avait une trotte, comme elle disait.
Et c’est vrai que je trouvais indécent de l’obliger à faire ce trajet pour nous voir.
C’aurait dû être à nous de le faire.

La troisième étape dans nos relations a commencé lorsque, vers 15 ans, je me suis révoltée.
J’avais l’interdiction de tout, ne pouvant pas vivre comme les autres.
Mes cerbères étaient ma mère et mon frère aîné.
Ce qui était grave à mes yeux, c’était qu’ils me coupaient sciemment de ma famille paternelle, composée de quatre personnes.
Or, je les aimais et j’en avais besoin.

Ma grand-mère avait arrêté ses visites, et je souffrais de ne plus la voir.
J’ai dû batailler pendant des mois pour imposer mon choix, pour pouvoir rétablir un contact que je n’aurais jamais voulu voir coupé.
Et un jour, j’ai pu l’appeler depuis la cabine téléphonique située en face de chez moi, lui demandant si elle accepterait de me recevoir.
Elle a accepté avec empressement…

Vu mon sens de l’orientation, parcourir le trajet jusqu’à chez elle a été épique.
Mais quel bonheur de retrouver cette femme délicieuse…
Nos retrouvailles ont été tendres et gaies.
Nous avons instauré un petit rituel.
Je venais la voir dès que je pouvais arracher l’autorisation de sortie, et elle m’emmenait dans le restaurant où elle avait ses habitudes.
Le personnel la connaissait et l’aimait bien, cela se voyait.
Durant tout le temps où nous avons pu nous retrouver ainsi, j’ai découvert celle qui était la mère de mon père.
Elle était délicieuse oui, c’est le mot…
Elle avait connu des malheurs, perdant son mari, son fils, puis une belle-fille qu’elle adorait…
Mais elle avait toujours le sourire, s’intéressait aux autres, les écoutait, plaisantait.
Elle s’appelait Clémence et, pour moi, incarnait la joie.
Cette femme rayonnante était portée par une foi radieuse dépourvue de Dieu vengeur.
Elle était protestante, ma mère catholique… et je crois que c’est de là que venait la froideur de maman par rapport à elle.

Chez moi, j’avais l’interdiction de faire la moindre allusion à mon père dont le portrait siégeait pourtant sur la cheminée du salon, orné d’un ruban noir.
C’était d’une lourdeur et d’une tristesse épouvantable.
Ma grand-mère, elle a rapidement trouvé bizarre que je reste muette sur le sujet.
A sa manière, directe et sans tabou, elle m’a demandé pourquoi je semblais avoir rayé mon père de mes conversations, de ma vie, peut-être?
Je lui ai expliqué… et cet aveu a marqué le début de longues conversations.
Avec elle, j’avais le droit de parler, de rire ou de pleurer.
Lorsque nous versions des larmes ensemble, elle m’expliquait que ce n’était pas des larmes négatives.
Elles nous lavaient, nous soulageaient et nous permettaient de repartir de l’avant.
Elle me racontait l’enfance et l’adolescence de mon père, des anecdotes amusantes, me décrivait son caractère, ses rêves… 
Elle m’a parlé de Gaston, mon grand-père que je n’ai pas connu, de l’amour immense qu’elle lui portait et qu’il lui rendait bien.
Avec elle, le passé souriait.
Celle que j’appelais « Bonne-maman » me parlait de gens que je ne connaissais pas, qui étaient ses amis.
Elle me racontait une foule d’histoires les concernant.
Mais elle avait une qualité rare: je ne l’ai jamais entendue critiquer ou médire.
C’était drôle et inattendu.

Nos rencontres ont duré jusqu’à ce que je quitte la Belgique.
Elles ont alors été remplacées par une correspondance étroite.
Je la voyais vieillir à travers son écriture qui penchait de plus en plus.
Elle était malade mais ne se plaignait jamais.
Le jour de notre dernière rencontre avant mon départ, elle m’a longuement parlé de mon grand-père, soigné durant la Première Guerre à Leysin où je me rendais.
Elle voulait que je retrouve le médecin qui lui avait sauvé la vie.
Elle m’a offert un livre: Anna Karénine.
Avant de la quitter, je lui ai demandé comment elle faisait pour être toujours aussi joyeuse, aussi confiante en la vie.
Elle m’a regardée en souriant, le regard plus clair que jamais, et elle m’a répondu:
- Mais… pourquoi aurais-je peur? Je sais que je vais retrouver Gaston, Paul, et tous ceux qui m’attendent là-haut! Ici, je vous ai tous, et ensuite, je les aurai eux!

Pour elle, c’était limpide: d’un côté comme de l’autre, elle ne pouvait que sourire.
Je repense souvent à elle.
Je revois son regard espiègle et plein de tendresse, son sourire mutin.
Un être joyeux et lumineux.

Martine Bernier

 

 

 

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