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A la fin des années 60, quelques mois après le double séisme qui avait secoué notre famille, mon parrain, frère de mon père, a proposé à ma mère, pour les vacances d’été,  de nous installer avec la caravane, dans un camping au bord de la Lesse, rivière belge.
Il laissait son fils avec nous, partait travailler la semaine et revenait le week-end.

Mon père était décédé et, quelques mois plus tard, mon parrain avait perdu sa très jeune femme, laissant un petit garçon, mon cousin, Alain.
Nous étions tous très meurtris.
Contre toute attente, ma mère a accepté, et nous nous sommes retrouvés en vacances aux aiguilles de Chaleux.
Mes deux frères étaient là, mon cousin faisait partie du lot, et je complétais le package sous l’oeil de ma mère qui ne souriait plus depuis longtemps.
A cette époque, j’avais déjà appris à ne pas exprimer ma détresse.
J’offrais un visage d’enfant souriant, et je gardais mes tourments pour moi.
J’étais devenue une enfant infiniment triste, que tout le monde croyait heureuse.
Mais j’avais désappris la confiance, et je me sentais très mal dans ma peau, malaise entretenu par mon frère aîné.
Tout en faisant ce que l’on attendait de moi, je n’arrivais pas à réaliser que j’étais là, à cet endroit… et que mon père ne faisait plus partie de notre horizon.
C’était inacceptable.

A quelques pas de notre caravane se trouvaient nos voisins de camping.
Louis, le père de cette famille de quatre enfants, avait été un ami de papa et était toujours celui de parrain.
Il formait un couple uni avec son épouse, Geneviève, et tous deux avait quatre enfants, deux filles et deux garçons: Marc, Dominique, Brigitte et Didier.
Pour moi, ils formaient l’image du bonheur parfait, de l’insouciance que l’on m’avait arrachée.
Ils ont tout fait pour dérider ma mère et pour nous offrir des moments de joie.
Louis jouait de la guitare, le soir, près du feu de camp, nous apprenait à cuire les pommes de terre dans les braises, à griller les saucisses.
Il était d’une bonté absolue…
Marc, lui était le frère que j’aurais aimé avoir.
Il était joyeux, épanoui, sain.
Il escaladait les montagnes, jouait de la guitare, lui aussi, ne fumait pas, ne buvait pas, nageait comme un poisson, était passionné par les oiseaux, avait un rire si contagieux qu’il aurait contaminé la terre entière.
Il chantait, faisait des farces, taquinait ses frères et soeurs, mais n’était jamais ni méchant ni violent avec personne.
J’ai passé ces vacances à la Lesse à le regarder vivre, sans trop lui parler.
Il était mon aîné de cinq ans, plaisait déjà beaucoup aux demoiselles du camp.
Et moi, du haut de mes timides dix ou onze ans, j’étais coincée entre l’éducation hyper restrictive que ma mère me donnait, et les sempiternelles menaces d’un frère dont la vocation semblait d’être d’assombrir ma vie.
Si je protégeais mon frère cadet de tout ce qui pouvait l’attrister, mon véritable complice était mon cousin.
Nous avions sensiblement le même âge et, à l’exception des jours où nous nous disputions, nous étions toujours ensemble.

Le soir, j’écoutais chanter Louis et Marc et je reprenais les refrains encore avec les autres.
Cette famille était pour moi l’image du bonheur, de l’insouciance, d’une douce bohème.
 
Si mes souvenirs sont bons, nous avons dû aller deux fois passer des vacances à Chaleux.
Puis, nous n’y sommes plus allés.
Les vacances étaient un mot qui n’ont plus fait partie de mon vocabulaire jusqu’à l’âge adulte.
A chaque rentrée, mes copines de classe savaient que je n’étais pas partie.
Je passais les mois d’été enfermée dans ma chambre ce qui, à la rentrée, me donnait le teint rayonnant d’une aspirine.
Tout au long de ma vie, les images de Chaleux sont restées gravées dans ma mémoire.

Aujourd’hui, Louis,  parrain et leurs épouses respectives sont restés très amis.
Je suis attachée à mon cousin par un lien indéfectible qui fait de lui mon troisième frère, le seul qui soit encore dans ma vie.
Et Marc… a fêté ses 60 ans ce week-end, m’a-t-on dit.
Il ne saura sans doute jamais qu’en le regardant vivre, j’ai réalisé que tous les jeunes hommes ne ressemblaient pas à mon frère.
Une révélation bienfaisante.

Martine Bernier

2 réponses à Marc

  • jean paul leclercq:

    ah les enfances ébréchées ! je comprends si bien … et je partage !
    sais-tu que mon Solex me conduit de temps à autre dans ce coin là ?

    • Martine Bernier:

      J’espère que le coin est toujours aussi beau… Autrefois, les aiguilles étaient doublées d’un pic rocheux appelé « La Chandelle », si ma mémoire est bonne. Quelqu’un m’a dit qu’il a été dynamité depuis. J’ignore si c’est vrai…

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