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Interviews

1. page 1

La semaine dernière, je reçois un message d’une attachée de presse travaillant pour une maison d’édition.
Nous collaborons ensemble depuis longtemps déjà.
Cette fois, elle me propose de m’envoyer la version illustrée du livre « Etre heureux, ce n’est pas nécessairement confortable », de Thomas d’Ansembourg, aux éditions de l’Homme.
Pour avoir déjà lu un autre livre du même auteur (« Cessez d’être gentil, soyez vrai »), et pour avoir aimé son travail, j’accepte bien sûr de le découvrir.
A peine ai-je commencé à le feuilleter, en fin de semaine, que j’ai remis un message à mon interlocutrice pour lui demander s’il serait possible d’organiser une interview téléphonique avec l’auteur.
Il vient souvent en Suisse mais, pour le moment, est en Belgique.
Je ne m’attendais pas à une réponse aussi rapide: rendez-vous est pris pour lundi matin.
Il me restait très peu de temps pour terminer l’ouvrage et préparer mes questions
Je l’avoue: je ne suis pas une grande fan du téléphone.
Je préfère le contact direct, et suis souvent mal à l’aise lorsque je ne vois pas la personne à qui je m’adresse.
S’il l’a senti – ce qui, à mon avis, était inévitable! -Thomas d’Ansembourg a eu la courtoisie de ne pas en faire état!

Il fait partie de ceux, comme le docteur Daniel Dufour, Frédéric Lenoir  et quelques autres, qui prônent une approche de l’Autre, de soi-même et de la vie que je ressens comme bienfaisante.
Je vous fais donc partager cet entretien…

Martine Bernier 

D'ANSEMBOURG - Etre heureux version illustree

- Pourquoi estimez-vous qu’être heureux n’est pas toujours confortable, comme le dit le titre de votre livre?

Le bonheur ne nous arrive pas bien assaisonné, bien agréable. La proposition est de pouvoir prendre conscience qu’atteindre des paliers de bonheur plus stable, plus généreux, plus durable, demande de traverser certains inconvénients, parce que,comme toute chose sur cette terre, cela recquiert certains apprentissages. Et comme tout apprentissage, il y a des inconforts à la clé.

- Vous écrivez: « Le deuil sert la vie »…

Oui. C’est une phase du processus de la vie. Nous vivons toutes les étapes du cycle de la vie, et pas la partie la plus confortable. L’encouragement est d’accepter la vie dans sa totalité. Pour prendre un exemple simple, si vous faites un choix entre deux options, vous faites inévitablement le deuil de l’option qui n’est pas reconnue. Parce qu’il y a eu renoncement, le deuil de l’option délaissée permet l’existence de celle qui a été retenue. Si vous avez trop peur de renoncer, vous ne faites pas de choix.

- Ceci dit, il est nettement plus facile de faire le deuil d’une option que d’un être qui s’en va…
Absolument. Lorsque j’avais encore mon cabinet de thérapeute, j’ai longtemps accompagné des personnes qui traversaient l’une des épreuves les plus terribles qui soit: des parents qui avaient perdu des enfants. S’ils n’arrivent pas à faire ce deuil, ils ne vivent plus, ils sont complètement dans le passé. Par contre, s’ils perçoivent ce qui peut exister comme bénéfice à travers et au-delà de l’épreuve, alors ils peuvent vivre une vie qui est heureuse et, la plupart du temps, généreuse. Mais cela demande un long travail de maturation.

- Quel rôle jouent les réflexions polluantes sur notre manière de vivre?

Nous sommes très largement influencés pour ne pas dire téléguidés par notre esprit. Si nous voulons être heureux, nous avons besoin d’établir une hygiène de pensée. Si je ressasse les choses qui ne vont pas, qui ne vont plus, qui m’effraient, il est évident que j’organise mon malheur. Je suis attentif à la partie de moi qui est triste ou déçue, qui a peur, et j’essaie de la comprendre. Et à travers cette écoute intérieure, je me relie à mon élan de confiance, qui me permet d’aller vers l’envie de vivre, de respirer la prochaine bouffée d’air. A ce moment-là je m’organise l’ouverture vers le bonheur. Il y a vraiment une hygiène de conscience à développer, à maintenir. On ne sera pas heureux si nous laissons nos pensées partir dans tous les sens.

- Vous plébiscitez la communication non-violente et aimeriez la voir enseignée dans les écoles. Comment faire pour garder l’espoir et savoir si notre manière d’élever nos enfants et d’aborder les autres est juste dans une période où la violence tient le haut de l’actualité?

J’inverserais la question et me demanderais plutôt: comment faire autrement pour essayer d’être en paix? C’est précisément lorsque les événements sont menaçants à l’extérieur que nous avons besoin d’établir un espace de paix intérieure et de confiance. Etat intérieur dont nous parlent toutes les vieilles traditions qui nous encouragent à le découvrir. De telle sorte que cet état de paix se révèle contagieux et influe sur le monde. L’idée n’est pas du tout de fuir et de partir en retraite dans l’Himalaya, mais bien de nous impliquer dans la société avec notre conjoint, nos enfants, si nous en avons, un travail, des déplacements en métro, etc… Au milieu de tout cela, établir un état de paix pour contrebalancer l’agitation.

- Si nous y arrivons, avouez que nous avons du mérite, car vous nous expliquez également que nous avons un goût pour le drame et un attachement pour le tragique assez bien ancrés qui nous scotchent par exemple devant la télévision lorsqu’il se passe un événement épouvantable…

Oui. Je proposerais de démonter cette habitude de se sentir intensément vivants dans la tragédie. Nous pouvons aussi nous sentir  tout aussi intensément vivants dans la douceur.

- Vous-même, comment arrivez-vous à traverser ces moments difficiles? Votre expérience vous permet-elle de refaire facilement le plein de cette paix que vous remettez ensuite à disposition des autres?

Bien sûr qu’à partir des événements que nous venons de connaître au cours de l’année 2015, cela demande un travail qui devient plus facile avec le temps, mais que j’aurais eu plus de peine à réaliser il y a quinze ans. Cela consiste à se relier à cette hygiène de pensée, à son fil rouge, à la beauté de la vie qui traverse ce genre de moment chaotique depuis toujours et qui ne s’arrête pas pour autant. La vie demeure, est puissante et va au delà de cela. Ce qui se passe en ce moment dans le monde est à mes yeux la manifestation catastrophique d’une immense poche de frustration dans la population qui est coupée de l’accès à la vie, au confort, à l’aisance. Ceux qui n’ont rien à gagner dans la course n’ont plus rien à perdre, et ont recours, à mon avis, à une interprétation maladroite et malheureuse de l’Islam pour se radicaliser. La religion est utilisée comme prétexte pour faire parler sa fureur. Je me suis occupé de jeunes de la rue pendant dix ans, et je comprends cette fureur. Je sais que lorsque l’on se sent rejetés, bafoués, nous pouvons devenir très violents.

- Toute la finesse de la chose est donc de trouver le juste milieu pour être à l’écoute et tenter de comprendre sans tomber dans la naïveté…

On peut développer de l’empathie, de la compréhension, de l’écoute, de la bienveillance, et à la fois de la lucidité et du discernement. Certains pensent que si l’on prône la non-violence, on va se « faire « avoir » par ceux qui sont violents. Et bien non! Regardez Gandhi. S’est-il fait berner par les Anglais? Non. Il a simplement décidé d’adopter une posture de non-violence pour leur expliquer qu’ils n’étaient pas à leur place en Inde. Et avec une force intérieure phénoménale, il leur a dit « vous allez partir, c’est comme ça. » Et il est arrivé à ses fins. C’est fascinant. Mandela a réussi à faire sortir l’Afrique du Sud de l’horreur de l’apartheid sans un coup de feu. Alors que cet apartheid avait généré tellement de violence… Le pouvoir de la confiance, du discernement et de la force intérieure est extraordinaire et encore trop méconnu.

- Si vous deviez choisir trois clés ouvrant la route vers le bonheur, quelles seraient-elles?

Prendre le temps de réaliser ce que l’on ressent, pour ne pas être dans l’immédiateté, pour comprendre que si je suis triste ou déçu, ce n’est pas forcément la faute de l’autre que je vais accabler ou peut-être agresser. C’est peut-être que j’ai quelque chose à appréhender sur mon fonctionnement, mon attitude, sur les attentes que j’ai mises, les projections que moi-même j’ai peut-être faites. Utiliser le discernement pour rester proche de soi et se pacifier.

Ensuite, travailler l’écoute et l’empathie, à nouveau ne pas être dans l’immédiateté, prendre le temps de percevoir ce que l’autre vit, pourquoi et comment il le vit, avant de réagir. Beaucoup de tensions et de malaises viennent de ce que l’on n’a même pas écouté ce que l’autre ressent, et que l’on a déjà décidé qu’il ne nous a pas compris et qu’il est de mauvaise foi. Enfin, si je ne peux vous en donner que trois, apprendre à s’émerveiller de ce qu’il y a plutôt que de se plaindre de ce qu’il n’y a pas. Beaucoup se lamentent alors qu’ils sont en bonne santé, qu’ils ont un abri ou dormir, qu’ils ont de quoi manger et qu’ils ne sont pas tout seuls. S’ils pouvaient mesurer dès le matin la richesse que cela représente par rapport à tant de gens qui ont faim, pas de toit au-dessus de la tête, pas d’entourage, qui sont malades… Sur ce plan des besoins de base, nous sommes des milliards de milliardaires.

- Comment vous sont venus ce goût des autres et cette paix qui vous habitent?

J’ai toujours chéri cela… J’ai eu la chance de naître dans une famille aimante, avec de bons parents généreux. On était cinq enfants, les grands-parents juste à côté. Bien sûr, il y avait beaucoup d’amour, beaucoup de tendresse, et en même temps des conflits, des tensions comme dans toutes les familles et j’ai été très sensible à cela. Je réalisais qu’il nous manquait des outils pour ne pas bêtement se juger, ne pas s’envoyer des croyances du genre « tu es comme cela et tu ne changeras pas ». Je me disais que nous étions maladroits. J’ai eu envie d’aider les gens à dépasser leurs antagonismes à une époque où je n’avais encore aucune idée de la psychothérapie et encore moins de la non-violence. J’ai voulu être avocat parce que c’est un métier qui permet d’entrer dans les conflits et d’aider à les résoudre. Mais très vite j’ai compris que ce n’était pas le bon endroit, que souvent j’envenimais le conflit malgré moi. Petit à petit, en m’occupant de jeunes de la rue, j’ai réalisé que j’aimais beaucoup aider les autres à mieux vivre. Cela m’a emmené en thérapie, ce qui m’a ouvert les yeux sur ma naïveté, mon ingénuité.

- Comment désamorcer la rage chez ceux qui sont en révolte contre la société?

C’est vrai que beaucoup sont très en colère car ils se sentent seuls, n’ont pas leur place, ne sont pas reconnus, n’ont pas d’appartenance, pas de soutien et, certainement, parce que leur vie manque de sens, qu’ils n’ont pas d’idéal à accomplir. Ce que j’ai pu voir, c’est qu’un jeune qui se sent compris, écouté, intégré, en appartenance, et à qui on propose des pistes pour que sa vie ait plus de sens, cesse d’être violent.

- On en revient donc à l’empathie…
Oui. A l’empathie, à l’entourage, à la solidarité, à l’intégration, au partage. Si les jeunes de nos banlieues rentrent dans le djihadisme, c’est un lieu commun de le dire, mais c’est parce qu’ils ne se sentent pas heureux, pas intégrés, qu’ils n’ont pas leur place dans notre société qui ne leur offre aucun idéal. Il est clair alors que, si on tombe sur un imam un peu fou, on est vite parti pour la guerre.

- Après avoir travaillé si longtemps avec les jeunes de la rue avez-vous gardé le sentiment qu’il est possible de les aider efficacement?

Absolument. J’ai acquis beaucoup de confiance dans la faculté des humains à se recycler, se transformer. J’ai vu tellement de jeunes pris dans de grosses difficultés, de grandes souffrances, et développant la capacité à les dissoudre, à les contourner, que je me suis dit qu’il y avait vraiment un trésor au cœur de chacun de nous et que cela donnerait du sens à la société d’apprendre à savoir qui on est, comment gérer ses émotions, comment comprendre ses frustrations, développer de l’empathie pour l’autre… Ce travail me paraît citoyen.

 

« Etre heureux, ce n’est pas nécessairement confortable », de Thomas d’Ansembourg, aux éditions de l’Homme.

Site de Thomas d’Ansembourg

 

1. Page1 Docteur Dufour

Je suis restée très marquée par la première interview que j’avais faite du docteur Daniel Dufour à la sortie de son livre « Rebondir », voici quelques années.
Livre qui avait beaucoup compté pour moi.
Il était donc normal que je re sollicite ce médecin genevois à l’approche humaniste  pour la sortie de son ouvrage «  »Le tumulte amoureux ».
Voici l’interview parue dans le Journal de l’Entraide Familiale (numéro de mars 2015).

Dans son dernier ouvrage « Le tumulte amoureux », le docteur Daniel Dufour explore la souffrance de l’adulte abandonnique portant en lui la conviction qu’il ne mérite pas d’être aimé.
Une particularité qui peut devenir source d’échecs sentimentaux… mais  dont il est possible de se libérer.
Dans son cabinet genevois, ce médecin humaniste doit refuser des patients, mais transmet à travers ses livres sa vision responsabilisante et empathique de la médecine. 

- Vous expliquez que les personnes souffrant d’abandonnite ne sont pas uniquement celles qui ont été abandonnées par leurs parents, mais aussi toutes celles qui ne se sentent pas aimées pour ce qu’elles sont. Ne sommes-nous pas tous plus ou moins concernés?
Je pense que beaucoup d’entre nous se sentent concernés, oui… Et cette blessure peut être à l’origine de toute sorte de comportements dus au fait que la personne n’a pas pu exprimer ces émotions qui conditionnent ensuite sa vie en général et sa vie de couple en particulier.

- Dans votre livre, vous parlez de notre mental qui serait notre pire ennemi, alors qu’il est l’allié de l’enfant en détresse… Oui. Le mental tel que je le définis nous coupe du moment présent, de la reconnaissance de nos émotions, de notre « savoir aimer ». Il est utile dans l’enfance afin de protéger l’enfant qui met alors en place des protections lui permettant d’échapper au problème. Il imagine un futur idyllique, un monde différent. Mais cela entraîne des conséquences d’anxiété et de peur de l’abandon, de culpabilité parce que l’on se dit que l’on a été rejeté parce que l’on n’est pas digne d’être aimé, la dévalorisation, etc. Chez l’adulte, le mental vous pousse à ne plus être dans le présent. Prenons un exemple. Vous décidez de partir en voyage à Honolulu. Vous préparez votre voyage, réservez vos billets, votre hôtel, vous vous documentez sur l’endroit: là, vous êtes dans la construction de votre projet, dans le moment présent. Si vous commencez à vous dire que l’avion risque de tomber, que vous serez peut-être malade, le mental a pris possession de vous et vous êtes dans un futur hypothétique.

- Donc, vous préconisez d’éteindre le mental?
Exactement. En portant son attention à son corps physique et sensoriel.  Je propose pour cela des exercices qui existent depuis la nuit des temps. Personne n’arrive à éteindre son mental complètement, mais plus on s’y entraîne et plus on arrive à vivre l’instant. Je suis là et maintenant. – Comment guérir d’une blessure d’abandon? Cela demande du temps. Il s’agit de perdre les réflexes acquis dans l’enfance. La personne se déverrouille et s’ouvre petit à petit à elle-même en se confrontant à ses émotions.

- Ce qui peut provoquer des bouleversements au sein du couple…
C’est vrai. Une personne qui décide de se respecter, désormais, de ne plus accepter certains comportements et de modifier les siens, cela peut être perturbant et marquer la fin d’une histoire.

- Vous êtes chirurgien orthopédique et vous avez longtemps travaillé en Rhodésie, au CICR, dans des zones de guerre, puis au Cambodge où vous avez soigné des lépreux. Comment en êtes-vous venu à devenir ce médecin du corps et de l’âme que vous êtes aujourd’hui?  
Ce sont mes patients qui m’ont appris beaucoup de ce que je sais. Je les renvoie à leurs problèmes et  je les accompagne dans leur cheminement.

- Pensez-vous toujours que toutes les maladies, sans exception, peuvent être soignées par une prise de conscience?
Bien sûr. Je prescris très peu de médicaments. L’état de santé de mes patients s’améliore s’ils désirent aller mieux Ils ont en eux la possibilité de guérir en éteignant leur mental. Il faut accepter que l’on est responsable de ce qui nous arrive, en bien comme en mal. Il fau rire, pleurer, vivre le moment présent. Dans chacun de nos maux, il y a, en amont, des émotions à regarder en face.

Martine Bernier
« Le tumulte amoureux », Dr. Daniel Dufour, Les Éditions de L’Homme.