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Interviews

Rencontre: Thomas d’Ansembourg, une pensée bienfaisante

1. page 1
La semaine dernière, je reçois un message d’une attachée de presse travaillant pour une maison d’édition.
Nous collaborons ensemble depuis longtemps déjà.
Cette fois, elle me propose de m’envoyer la version illustrée du livre « Etre heureux, ce n’est pas nécessairement confortable », de Thomas d’Ansembourg, aux éditions de l’Homme.
Pour avoir déjà lu un autre livre du même auteur (« Cessez d’être gentil, soyez vrai »), et pour avoir aimé son travail, j’accepte bien sûr de lire l’ouvrage en question.
A peine ai-je commencé à le feuilleter, en fin de semaine, que j’ai remis un message à mon interlocutrice pour lui demander s’il serait possible d’organiser une interview téléphonique avec l’auteur.
Je ne m’attendais pas à une réponse aussi rapide: rendez-vous est pris pour lundi matin.
Il me restait très peu de temps pour terminer l’ouvrage et préparer les questions
Je l’avoue: je ne suis pas une grande fan du téléphone.
Thomas d’Ansembourg fait partie de ceux, comme le docteur Daniel Dufour, Frédéric Lenoir et quelques autres, qui prônent une approche de l’Autre, de soi-même et de la vie que je ressens comme bienfaisante.

Je vous fais donc partager cet entretien…

Martine Bernier

D'ANSEMBOURG - Etre heureux version illustree

– Pourquoi estimez-vous qu’être heureux n’est pas toujours confortable, comme le dit le titre de votre livre?

Le bonheur ne nous arrive pas bien assaisonné, bien agréable. La proposition est de pouvoir prendre conscience qu’atteindre des paliers de bonheur plus stable, plus généreux, plus durable, demande de traverser certains inconvénients, parce que,comme toute chose sur cette terre, cela recquiert certains apprentissages. Et comme tout apprentissage, il y a des inconforts à la clé.

– Vous écrivez: « Le deuil sert la vie »…

Oui. C’est une phase du processus de la vie. Nous vivons toutes les étapes du cycle de la vie, et pas la partie la plus confortable. L’encouragement est d’accepter la vie dans sa totalité. Pour prendre un exemple simple, si vous faites un choix entre deux options, vous faites inévitablement le deuil de l’option qui n’est pas reconnue. Parce qu’il y a eu renoncement, le deuil de l’option délaissée permet l’existence de celle qui a été retenue. Si vous avez trop peur de renoncer, vous ne faites pas de choix.

– Ceci dit, il est nettement plus facile de faire le deuil d’une option que d’un être qui s’en va…
Absolument. Lorsque j’avais encore mon cabinet de thérapeute, j’ai longtemps accompagné des personnes qui traversaient l’une des épreuves les plus terribles qui soit: des parents qui avaient perdu des enfants. S’ils n’arrivent pas à faire ce deuil, ils ne vivent plus, ils sont complètement dans le passé. Par contre, s’ils perçoivent ce qui peut exister comme bénéfice à travers et au-delà de l’épreuve, alors ils peuvent vivre une vie qui est heureuse et, la plupart du temps, généreuse. Mais cela demande un long travail de maturation.

– Quel rôle jouent les réflexions polluantes sur notre manière de vivre?

Nous sommes très largement influencés pour ne pas dire téléguidés par notre esprit. Si nous voulons être heureux, nous avons besoin d’établir une hygiène de pensée. Si je ressasse les choses qui ne vont pas, qui ne vont plus, qui m’effraient, il est évident que j’organise mon malheur. Je suis attentif à la partie de moi qui est triste ou déçue, qui a peur, et j’essaie de la comprendre. Et à travers cette écoute intérieure, je me relie à mon élan de confiance, qui me permet d’aller vers l’envie de vivre, de respirer la prochaine bouffée d’air. A ce moment-là je m’organise l’ouverture vers le bonheur. Il y a vraiment une hygiène de conscience à développer, à maintenir. On ne sera pas heureux si nous laissons nos pensées partir dans tous les sens.

– Vous plébiscitez la communication non-violente et aimeriez la voir enseignée dans les écoles. Comment faire pour garder l’espoir et savoir si notre manière d’élever nos enfants et d’aborder les autres est juste dans une période où la violence tient le haut de l’actualité?

J’inverserais la question et me demanderais plutôt: comment faire autrement pour essayer d’être en paix? C’est précisément lorsque les événements sont menaçants à l’extérieur que nous avons besoin d’établir un espace de paix intérieure et de confiance. Etat intérieur dont nous parlent toutes les vieilles traditions qui nous encouragent à le découvrir. De telle sorte que cet état de paix se révèle contagieux et influe sur le monde. L’idée n’est pas du tout de fuir et de partir en retraite dans l’Himalaya, mais bien de nous impliquer dans la société avec notre conjoint, nos enfants, si nous en avons, un travail, des déplacements en métro, etc… Au milieu de tout cela, établir un état de paix pour contrebalancer l’agitation.

– Si nous y arrivons, avouez que nous avons du mérite, car vous nous expliquez également que nous avons un goût pour le drame et un attachement pour le tragique assez bien ancrés qui nous scotchent par exemple devant la télévision lorsqu’il se passe un événement épouvantable…

Oui. Je proposerais de démonter cette habitude de se sentir intensément vivants dans la tragédie. Nous pouvons aussi nous tout aussi intensément vivants dans la douceur.

– Vous-même, comment arrivez-vous à traverser ces moments difficiles? Votre expérience vous permet-elle de refaire facilement le plein de cette paix que vous remettez ensuite à disposition des autres?

Bien sûr qu’à partir des événements que nous venons de connaître au cours de l’année 2015, cela demande un travail qui devient plus facile avec le temps, et que j’aurais eu plus de peine à réaliser il y a quinze ans. Cela consiste à se relier à cette hygiène de pensée, à son fil rouge, à la beauté de la vie qui traverse ce genre de moment chaotique depuis toujours et qui ne s’arrête pas pour autant. La vie demeure, est puissante et va au delà de cela. Ce qui se passe en ce moment dans le monde est à mes yeux la manifestation catastrophique d’une immense poche de frustration dans la population qui est coupée de l’accès à la vie, au confort, à l’aisance. Ceux qui n’ont rien à gagner dans la course n’ont plus rien à perdre, et ont recours, à mon avis, à une interprétation maladroite et malheureuse de l’Islam pour se radicaliser. La religion est utilisée comme prétexte pour faire parler sa fureur. Je me suis occupé de jeunes de la rue pendant dix ans, et je comprends cette fureur. Je sais que lorsque l’on se sent rejetés, bafoués, nous pouvons devenir très violents.

– Toute la finesse de la chose est donc de trouver le juste milieu pour être à l’écoute et tenter de comprendre sans tomber dans la naïveté…

On peut développer de l’empathie, de la compréhension, de l’écoute, de la bienveillance, et à la fois de la lucidité et du discernement. Certains pensent que si l’on prône la non-violence, on va se « faire « avoir » par ceux qui sont violents. Et bien non! Regardez Gandhi. S’est-il fait berner par les Anglais? Non. Il a simplement décidé d’adopter une posture de non-violence pour leur expliquer qu’ils n’étaient pas à leur place en Inde. Et avec une force intérieure phénoménale, il leur a dit « vous allez partir, c’est comme ça. » Et il est arrivé à ses fins. C’est fascinant. Mandela a réussi à faire sortir l’Afrique du Sud de l’horreur de l’apartheid sans un coup de feu. Alors que cet apartheid avait généré tellement de violence… Le pouvoir de la confiance, du discernement et de la force intérieure est extraordinaire et encore trop méconnu.

– Si vous deviez choisir trois clés ouvrant la route vers le bonheur, quelles seraient-elles?

Prendre le temps de réaliser ce que l’on ressent, pour ne pas être dans l’immédiateté, pour comprendre que si je suis triste ou déçu, ce n’est pas forcément la faute de l’autre que je vais accabler ou peut-être agresser. C’est peut-être que j’ai quelque chose à appréhender sur mon fonctionnement, mon attitude, sur les attentes que j’ai mises, les projections que moi-même j’ai peut-être faites. Utiliser le discernement pour rester proche de soi et se pacifier.

Ensuite, travailler l’écoute et l’empathie, à nouveau ne pas être dans l’immédiateté, prendre le temps de percevoir ce que l’autre vit, pourquoi et comment il le vit, avant de réagir. Beaucoup de tensions et de malaises viennent de ce que l’on n’a même pas écouté ce que l’autre ressent, et que l’on a déjà décidé qu’il ne nous a pas compris et qu’il est de mauvaise foi. Enfin, si je ne peux vous en donner que trois, apprendre à s’émerveiller de ce qu’il y a plutôt que de se plaindre de ce qu’il n’y a pas. Beaucoup se lamentent alors qu’ils sont en bonne santé, qu’ils ont un abri ou dormir, qu’ils ont de quoi manger et qu’ils ne sont pas tout seuls. S’ils pouvaient mesurer dès le matin la richesse que cela représente par rapport à tant de gens qui ont faim, pas de toit au-dessus de la tête, pas d’entourage, qui sont malades… Sur ce plan des besoins de base, nous sommes des milliards de milliardaires.

– Comment vous sont venus ce goût des autres et cette paix qui vous habitent?

J’ai toujours chéri cela… J’ai eu la chance de naître dans une famille aimante, avec de bons parents généreux. On était cinq enfants, les grands-parents juste à côté. Bien sûr, il y avait beaucoup d’amour, beaucoup de tendresse, et en même temps des conflits, des tensions comme dans toutes les familles et j’ai été très sensible à cela. Je réalisais qu’il nous manquait des outils pour ne pas bêtement se juger, ne pas s’envoyer des croyances du genre « tu es comme cela et tu ne changeras pas ». Je me disais que nous étions maladroits. J’ai eu envie d’aider les gens à dépasser leurs antagonismes à une époque où je n’avais encore aucune idée de la psychothérapie et encore moins de la non-violence. J’ai voulu être avocat parce que c’est un métier qui permet d’entrer dans les conflits et d’aider à les résoudre. Mais très vite j’ai compris que ce n’était pas le bon endroit, que souvent j’envenimais le conflit malgré moi. Petit à petit, en m’occupant de jeunes de la rue, j’ai réalisé que j’aimais beaucoup aider les autres à mieux vivre. Cela m’a emmené en thérapie, ce qui m’a ouvert les yeux sur ma naïveté, mon ingénuité.

– Comment désamorcer la rage chez ceux qui sont en révolte contre la société?

C’est vrai que beaucoup sont très en colère car ils se sentent seuls, n’ont pas leur place, ne sont pas reconnus, n’ont pas d’appartenance, pas de soutien et, certainement, parce que leur vie manque de sens, qu’ils n’ont pas d’idéal à accomplir. Ce que j’ai pu voir, c’est qu’un jeune qui se sent compris, écouté, intégré, en appartenance, et à qui on propose des pistes pour que sa vie ait plus de sens, cesse d’être violent.

– On en revient donc à l’empathie…
Oui. A l’empathie, à l’entourage, à la solidarité, à l’intégration, au partage. Si les jeunes de nos banlieues rentrent dans le djihadisme, c’est un lieu commun de le dire, mais c’est parce qu’ils ne se sentent pas heureux, pas intégrés, qu’ils n’ont pas leur place dans notre société qui ne leur offre aucun idéal. Il est clair alors que, si on tombe sur un imam un peu fou, on est vite parti pour la guerre.

– Après avoir travaillé si longtemps avec les jeunes de la rue avez-vous gardé le sentiment qu’il est possible de les aider efficacement?

Absolument. J’ai acquis beaucoup de confiance dans la faculté des humains à se recycler, se transformer. J’ai vu tellement de jeunes pris dans de grosses difficultés, de grandes souffrances, et développant la capacité à les dissoudre, à les contourner, que je me suis dit qu’il y avait vraiment un trésor au cœur de chacun de nous et que cela donnerait du sens à la société d’apprendre à savoir qui on est, comment gérer ses émotions, comment comprendre ses frustrations, développer de l’empathie pour l’autre… Ce travail me paraît citoyen.

 

« Etre heureux, ce n’est pas nécessairement confortable », de Thomas d’Ansembourg, aux éditions de l’Homme.

Site de Thomas d’Ansembourg

 

Yvon Dallaire: « Dans le couple, mieux vaut chercher à être heureux qu’à avoir raison! »

Yvon Dallaire

Au Canada comme en Europe, le psychologue Yvon Dallaire est connu et reconnu.
Spécialiste des relations dans le couple, il a écrit une vingtaine de livres sur les relations homme-femme en s’appuyant sur plus de trente ans d’écoute de couples en détresse.
Il est actuellement en Europe où il se partage entre Bruxelles, Paris et Lausanne où il donne des cours de formation et accepte quelques interviews à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage « Amour ou dépendance », paru aux Editions Québec-Livres.
La lecture de son livre ne laissait aucun doute: il a été écrit par un homme pétri de bon sens.
L’interview qu’il m’a accordée avant-hier m’a confirmé dans cette impression.
Rencontre avec un homme au discours bienfaisant.

 

– Quelle est la plus grande erreur que l’on peut commettre dans un couple?
Chercher à avoir raison plutôt que de vouloir être heureux! Il faut apprendre à négocier et accepter que certains conflits sont insolubles. Mais je pourrais aussi vous dire que l’ignorance, l’illusion et le manque de communication sont également des ennemis du couple.

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– Et les disputes?
Vous savez, colère et amour font partie du même continent…  Les conflits permettent de voir comment se comporte votre partenaire en temps de guerre et non en temps de paix. Ce n’est pas une mauvaise chose. La colère est proportionnelle au besoin d’aimer. Le contraire de l’amour, c’est l’indifférence, pas la dispute.
– Vous dites que l’amour n’est pas un besoin vital chez l’adulte.Comment l’expliquez-vous?
Vous avez eu raison de préciser « chez l’adulte ». L’enfant a évidemment besoin que ses parents prennent soin de lui et l’aiment pour pouvoir grandir heureux. L’adulte, lui, ne peut pas demander à l’Autre de le rendre heureux. Ce serait rentrer dans la dépendance. Au contraire, en étant autonome , on va s’élever en amour.
– Que pensez-vous de l’amour-passion?
La passion est le ciment du couple… mais le ciment est poreux! Si l’on imagine que la passion dure toujours, c’est une illusion. Rêver de « trouver son âme soeur » est totalement illusoire. L’homme parfait ou la femme parfaite n’existe que dans nos têtes. La passion est faite pour attirer les êtres l’un vers l’autre et assurer la survie de l’espèce. Elle est très narcissique, et disparaît dans les trois ans qui suivent la rencontre.  C’est là que l’amour prend sa décision… Je parle de l’amour-attachement qui nous fait rester avec l’Autre car nous tenons à ce que nous construisons ensemble.
– Quelle est votre stratégie du bonheur?
Être heureux plutôt que d’avoir raison. Les couples heureux se mettent d’accord pour vivre avec des désaccords à vie! Ils se font cinq à dix fois plus de compliments que de reproches. Il faut avoir aussi recours au « GBS », comme on dit chez moi. Le « Gros Bon Sens »! Celui qui me fait dire que nous avons tendance à entretenir les mauvais souvenirs du passé et les toxines. Il faut occulter le passé, changer notre perception en nous concentrant sur les souvenirs heureux. Si l’on pense que nous avons vécu des événements traumatisants, nous allons nous sentir mal…
Un couple est formé de deux personnes. Dans le cas présent, 1+1=3. Toi, moi et le nous formé par cette relation.
Ensuite, il ne faut pas oublier que, notre vie comporte quatre dimensions: la profession, le partenaire, la parentalité et la vie privée composée de mes amis, de mes projets personnels, de mes hobbys.
Au total de ma vie, je devrais consacrer 25% de temps à chaque catégorie pour avoir une existence équilibrée, que je sois un homme ou une femme.
– Parallèlement, vous n’êtes pas très fan des compromis…
C’est vrai. Si j’achète un bon vin (suisse, bien sûr!), et que j’y rajoute de l’eau, il sera nettement moins bon! Dans la relation de couple, c’est pareil. Évitez le compromis, mais préférez une entente « à doubles gagnants ». On ne peut pas avoir toujours raison, mais on peut veiller à faire attention à certaines choses.
– Quelles sont les caractéristiques propres à l’homme et à la femme, qui mettent le couple en péril?
La femme a tendance à vouloir donner des conseils qui n’ont pas été sollicités. Quand son partenaire est acquis, elle veut l’améliorer. Et l’homme, quand il est installé avec elle, se dit souvent « voilà une bonne chose de faite » et retourne à ses occupations en oubliant que sa femme a besoin de paroles et d’attentions. Dans ma profession, je suis connu pour ne pas culpabiliser l’homme et ne pas victimiser la femme. Il n’y a pas de coupable. Il faut simplement harmoniser, apporter des connaissances, des dynamiques intrinsèques et faire des efforts chacun de son côté pour que cela fonctionne.
– Vous continuez à beaucoup voyager. C’est un plaisir?
J’ai toujours dit que lorsque j’aurais atteint l’âge de la retraite, je voyagerais et je donnerais des cours. C’est très énergisant de partager! En fait, je ne fais que dire ce dont nous avons tous l’intuition. Concernant les voyages, je viens souvent en Europe et je suis en Suisse entre deux et quatre fois par an. J’adore ce pays, ses habitants et y faire du tourisme avec « ma blonde », comme on dit chez moi…

 

Et voici les règles d’or du couple heureux, qu’Yvon Dallaire suggère malicieusement d’afficher sur votre réfrigérateur:
1. S’accepter soi-même
2. Bien choisir son partenaire
3. Se respecter réciproquement
4. Entretenir la séduction
5. Être transparent
6. Savoir écouter et parler
7. Dire « je t’aime »
8. Pardonner et oublier
9. Faire preuve d’humour
10. Avoir une vie sociale

« … car le bonheur, ça se travaille, seul et à deux. » (Yvon Dallaire)

Martine Bernier

« Amour ou dépendance? Construire un amour durable », Yvon Dallaire, Les Editions Québec-Livres

Site d’Yvon Dallaire

Denise Bombardier: Vieillir avec grâce

Voici quelques semaines, j’avais parlé d’une interview marquante que je venais de terminer.
Aujourd’hui qu’elle a été publiée, je peux me permettre de la rediffuser ici dans son intégralité.
Il s’agit de celle de Denise Bombardier, célèbre journaliste canadienne qui partage son temps entre le Québec, la Californie et la France.
Je l’ai interrogée à l’occasion de la sortie de son dernier livre: « Vieillir avec grâce ».

 

« Vieillir avec grâce », tout un art…

 

Dans l’univers des médias francophones, la journaliste canadienne Denise Bombardier  est une vedette.
Née en 1941, cette intellectuelle aux opinions courageuses et au caractère bien trempé a fait carrière à la télévision canadienne où elle a animé durant trente ans des émissions politiques, scientifiques et culturelles. Elle a également collaboré à des journaux et magazines comme l’Express, le Monde et le Point, tout en menant une carrière d’écrivain et de parolière.
Son combat pour la défense de la langue française lui a valu de devenir Officier de la Légion d’Honneur et Chevalier de l’Ordre National du Mérite.

Aujourd’hui, toujours collaboratrice du Journal de Montréal, Denise Bombardier partage sa vie entre la Floride, le Canada et la France, et vient de publier son vingt et unième ouvrage: « Vieillir avec grâce ». Rencontre.

–       Dans cet ouvrage, vous relevez combien homme et femmes sont inégaux devant la vieillesse…
Oui. Chez un homme, prendre des rides, avoir des cernes sous les yeux et un visage de plus en plus buriné est considéré comme un charme supplémentaire. Nous connaissons tous des hommes devenus beaucoup plus beaux avec l’âge qu’ils ne l’étaient lorsqu’ils avaient vingt ans! Chez la femme, c’est l’inverse. Les rides et les signes de l’âge sont mal vus.

–       Ce qui ne vous empêche pas de souligner que les hommes supportent beaucoup moins bien de vieillir par rapport aux femmes?
Il est certain qu’ils ont plus de difficulté à vieillir que nous. Cela se fait de façon sournoise. Au début, tout va bien, et puis tout à coup, vers 65 ans, ils « cassent », accusent leur âge brutalement. Les femmes se préparent très tôt, font tout pour ralentir le vieillissement, y pensent. Les hommes, eux, en prennent conscience lorsqu’ils se rendent compte que leur virilité diminue. Ce qui leur fait peur.

–       Vous-même, quel est votre rapport à l’âge?
Je suis interpellée par la question depuis que j’ai réalisé que ce n’était pas les policiers et les pilotes d’avion qui rajeunissaient autour de moi, mais moi qui vieillissais! L’espérance de vie a été repoussée, je vis en Floride, une région qui rajeunit. De plus en plus de femmes ont recours à la chirurgie esthétique, et ce de plus en plus jeune. Nous avons toutes peur de ne plus séduire, moi comme les autres. Mais je ne suis pas prête à faire n’importe quoi pour autant.

–       Avez-vous vous aussi succombé aux sirènes de la chirurgie esthétique, pour laquelle vous êtes sans complaisance dans votre livre?
J’ai fait remonter mes paupières et je me fais faire de légères injections une ou deux fois par année. Pour moi, il est important de rester présentable, mais de garder un résultat très naturel. Ce qui me fait réagir, c’est l’exagération. Lorsqu’une femme a subi trois ou quatre liftings, nous sommes en pleine science-fiction! Regardez leurs visages… Ces interventions les transforment en profondeur et elles finissent par ne plus se ressembler. Vous imaginez les dégâts que cela peut provoquer, tant sur le plan physique que psychologique.

–       Vous consacrez d’ailleurs un chapitre de votre livre à l’angoisse de vieillir, cause des pires débordements.
Oui, car cette angoisse existe toujours, y compris après avoir subi un lifting. Nous vivons dans les apparences, dans l’obsession de la perfection, de la jeunesse éternelle. C’est ce qui pousse des filles très jeunes à passer par la chirurgie esthétique. Il faut vraiment prendre conscience de cette situation.

–       Si vous êtes sans pitié pour les marques proposant des « crèmes miracles » inutiles ou excessivement chères, vous ne tarissez pas d’éloges en revanche la gamme de cosmétiques de votre coauteur, le docteur Eric Dupont (NDLR: que l’on ne trouve pas en Suisse pour le moment). Une belle  publicité au passage…
En fait, en écrivant le chapitre sur l’inutilité de la plupart des crèmes anti-rides etc, je me suis dit qu’on allait certainement me demander ce que j’utilisais. Donc, j’ai cité ces produits. Ils le méritent. La plupart des cosmétiques ne contiennent que 2 à 3% de principes actifs, ce qui est bien trop peu pour obtenir un résultat quelconque. Celles dont je parle en contiennent entre 20 et 30%. Avec ce type de produits, nous sommes dans la cosmétologie, qui se rapproche de plus en plus du médicament. Je pense que nous allons de plus en plus aller vers ce genre de produits en nous éloignant de ces crèmes qui vendent du rêve. Aucune crème n’enlève les rides. Mais il y en a, et il y en aura de plus en plus, qui seront capables de prévenir et de ralentir le vieillissement.

–       Ce livre est très différent de ceux que vous avez écrits. Je pense notamment à « L’Anglais », dans lequel vous racontez votre rencontre avec votre mari actuel, plus jeune que vous. Qu’avez-vous appris en vous attaquant à cet ouvrage sur l’art de vieillir avec grâce?
Énormément de choses, particulièrement sur la peau. Il faut par exemple savoir qu’il ne faut plus subir de lifting après 70 ans, car la peau ne se remet pas de la même façon.

–       En dehors des crèmes dont vous parlez, quelle est votre façon d’aborder l’âge et de l’apprivoiser?
Selon moi, il faut cultiver sa vie intérieure. Je ne suis pas croyante, mais je suis « catholique sociologique »! Mais on peut avoir des sentiments de transcendance sans pour autant avoir la foi. Je me pose des questions, je pense que la vie est un don. Je crois qu’il toujours faut être en quête de sens. Ma mère m’a souvent raconté que, lorsque je suis née, j’étais comme morte, à tel point que l’on m’a ondoyée. Elle pleurait dans son lit lorsqu’une religieuse est venue lui demander ce qu’elle avait. Elle lui a répondu que j’allais mourir. La religieuse est allée me voir et est revenue lui dire: « Elle ne mourra pas, car elle a le goût de vivre dans les yeux ». J’aime la vie, j’aime les gens, je viens d’un milieu très populaire. Je n’ai aucun regret, je prends plaisir à manger, à boire. Je crois que lorsque nous nous acceptons tels que nous sommes, en profitant de la vie, tout devient plus simple! Vous parliez de ma rencontre avec mon mari. Je pense que mon véritable lifting au quotidien, c’est lui! 

Martine Bernier

– « Vieillir avec grâce – Rester jeune à tout prix ou vivre pleinement son âge? », Denise Bombardier, avec la collaboration d’Eric Dupont, docteur en physiologie-endocrinologie, les  Editions de l’Homme