Biodynamie dans les vignes de Romandie (Raymond Paccot – Philippe Gex – Jaquy et Marion Granges)

Visite chez trois vignerons romands, disciples débutants ou fervents de la culture biodynamique.

« Dans le canton de Vaud, la production intégrée est pratiquée sur la quasi entièreté du territoire. Il s’agit de la première étape en direction du respect de l’environnement. Il faut reconnaître que les agriculteurs et les vignerons sont les premiers défenseurs de cet environnement puisqu’ils vivent de la terre. »
Philippe Gex, l’homme qui fait cette déclaration n’est pas n’importe qui, dans le monde viticole vaudois. Vigneron réputé, il est, entre autres titres, gouverneur de la Confrérie du Guillon. La production intégrée, il la pratique sur ses terres. Mais qu’en est-il de la biodynamie?
« En Suisse, très peu de personnes font de la culture bio dans les vignes, explique-t-il. Mais, dans le cadre d’Arte Vitis, nous sommes quelques-uns à avoir demandé des renseignements sur la biodynamie. » Arte Vitis regroupe quelques amis vignerons que lie la même passion de la vigne et du vin. Unis par une éthique professionnelle rigoureuse, ils partagent leurs expériences dans le but de révéler les terroirs dans le respect de la tradition viticole vaudoise, et de créer des vins originaux. « Il est clair que l’on ne s’improvise pas vigneron en biodynamie, insiste Philippe Gex. Ceux qui ont débuté ont été coachés. Dans notre pays, il n’est pas recommandé de pratiquer la biodynamie sur des parcelles trop morcelées. Cela limite les possibilités. » Ce qui n’empêche pas Philippe Gex de se lancer, dès cet automne, dans l’aventure en compagnie de son ami et collègue Bernard Cavé. Le Clos du Crosex Grillé (qui se situe sur l’aire d’appellation Aigle Grand Cru), qu’ils ont acquis en commun sera dorénavant cultivé en biodynamie.

A Féchy, le vigneron – œnologue Raymond Paccot a opté depuis 3 ans pour la biodynamie. Il la pratique sur 50% de son domaine, La Colombe, d’une superficie de 10 hectares. Précisant que tout le domaine n’est pas entièrement mécanisable. Il transforme donc ses installations pour permettre de cultiver sa vigne selon les préceptes de la biodynamie, mais avec les moyens modernes actuels. D’entrée, le vaudois l’annonce clairement: il n’est pas anthroposophe, et a choisi ce mode de culture non par philosophie, mais par esprit d’observation. Sa priorité est et reste le vin. Avec plusieurs de ses amis vignerons, il a voyagé en France pour y découvrir les bienfaits de ce mode de culture naturel. Voyant que les vignes se portaient mieux ainsi soignées, il s’est initié à la biodynamie avec le français François Bouchet, l’un des grands connaisseurs en la matière.
Raymond Paccot n’a pas pris l’option Demeter. Une fois encore, il ne vise pas ce label, garant du respect d’un cahier des charges strict édité par l’Association pour la biodynamie, mais la qualité, reconnue officiellement ou non, de son produit. Sa réputation n’est d’ailleurs plus à faire. Ses vins ont séduit les plus fins palais, comme celui de Frédy Girardet, le prestigieux cuisinier.
Pas non plus la moindre trace d’ésotérisme dans sa démarche. Il souhaite plus rationnellement renouer avec le savoir de nos ancêtres, en appliquant à ses cultures les règles de sagesse qui leur permettaient de vivre en osmose avec la nature. Mais il fuit les extrêmes, et ne souhaite pas s’impliquer philosophiquement.
C’est dans cette optique que le vigneron de Féchy ne se sépare jamais de son calendrier des semis, rédigé par Maria Thun. A la manière d’un Messager Boiteux plus fouillé, ce petit ouvrage explique quand et comment intervenir, notamment sur la vigne, en fonction de la position de la lune et des astres. Depuis trois ans qu’il travaille sa vigne en biodynamie, le maître des lieux a déjà pu constater certains changements sur son vin. « Il exprime plus de minéralité, remarque-t-il, ce qui se traduit par davantage de fraîcheur, des arômes plus complexes, tout en nuances. Le travail est donc satisfaisant sur le plan œnologique. De plus, les problèmes rencontrés en cave se raréfient. »
Raymond Paccot le reconnaît: pratiquer la biodynamie demande davantage de temps, même si le fait de ne plus utiliser de produits chimiques représente une économie. Selon les saisons, une série de travaux sont à respecter. Des composts sont préparés, et la vigne est soumise à un nombre important de traitements naturels.

Ces procédés, Jacquy et Marion Granges, de Fully (VS), les connaissent sur le bout des doigts. Dans leur domaine de Beudon, perché entre 740 et 890 mètres auquel le visiteur accède par téléphérique privé ou en suivant un chemin escarpé, ils pratiquent la biodynamie depuis 1993. Sensibles à la philosophie anthroposophique, ils ont tout d’abord travaillé leurs six hectares de vignes en bio, avant de bifurquer. Le savoir de Jacky, ingénieur agronome, allié au savoir-faire de son épouse, qui a suivi un apprentissage d’horticultrice en biodynamie, font merveille. Depuis 1991, ils n’utilisent plus aucun produit de synthèse. Non seulement la vigne et les plantes s’en ressentent, mais, de plus, la faune et la flore témoignent de leur bien-être en présentant une très grande diversification. Beudon ainsi est l’endroit de Suisse le plus riche en papillons. Des oiseaux rares dans nos contrées, comme la pie grièche écorcheur, ont également installé leurs quartiers près de la maison. Tout n’a pourtant pas parfaitement fonctionné dès le départ. Il a fallu l’intervention d’Alex Podolinsky, spécialiste australien de la biodynamie, pour comprendre que les préparations utilisées et leur utilisation n’étaient pas parfaites. Ce qui empêchait les progrès tant désirés. Deux ans plus tard, lorsqu’il est revenu, la vigne était idéale. Depuis, leurs « Vignes dans le Ciel » produit un vin reconnu par le label Demeter. Garant d’une culture respectueuse du sol et de l’environnement.

Martine Bernier

Les traitements

Les soins apportés à la vigne ou aux cultures par le biais de la biodynamie sont presque des mixtures alchimistes, aux yeux des néophytes. A y regarder de plus près, les produits et les quantités utilisés sont proches du principe de l’homéopathie. Parmi les recettes les plus connues du public, la corne de vache creuse accueillant du compost de bouse de vache (et non de cheval!) est la plus marquante. Enterrée à l’équinoxe d’automne, elle est sortie de terre après l’équinoxe de printemps. A raison d’une corne par hectare, elle est utilisée comme fertilisant. Plusieurs sortes de décoctions et de tisanes interviennent également dans les traitements. La décoction de prêle, la tisane d’ortie, la tisane d’osier (aux mêmes propriétés que l’aspirine) en sont quelques exemples.
Le travail purement manuel est lui aussi primordial. En hiver, contrairement à ce que faisaient les vignerons rencontrés avant de devenir adeptes de la biodynamie, la taille commence dès début janvier, et non plus en décembre.

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