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Archives quotidiennes : 10 mars 2010

 J’ai passé mes premières années dans l’une des communes de Bruxelles.
J’étais un enfant des villes.
Les seules touffes d’herbes que je pouvais fouler étaient celles des pelouses du parc Astrid ou du square qui faisait face à la maison.
Je détestais y aller.
J’appelais cela « de l’herbe apprivoisée », condamnée à vivre en plates-bandes alors que je l’aurais voulue libre.
Ma chambre était située sous le grenier, au « deuxième étage et demi ».
Ma fenêtre donnait sur les toits. Rien que des toits.
Je devais avoir sept ou huit ans quand j’ai commencé à aller m’asseoir sur le rebord du toit.
Me surprenant un jour sur mon perchoir extérieur, dangereusement penchée sur le vide, ma mère a hurlé et a quitté la pièce en appelant mon père à grands cris.
Celui-ci est arrivé en courant, l’a priée de se taire, et m’a fait quitter le toit en douceur.
J’ai reçu une gifle magistrale de ma mère.
Mon père, lui, m’a demandé pourquoi je faisais quelque chose d’aussi dangereux.
Je lui ai expliqué que je voulais voir plus loin que les toits… que je pensais pouvoir voir la mer si je regardais bien.
Il m’a demandé pourquoi j’imaginais pouvoir la voir d’aussi loin.
Et j’ai répondu que la présence des mouettes sur les toits tout autour de chez nous ne pouvait que vouloir dire qu’elle était proche.
Il m’a détrompée.
C’était le canal qui les attirait. Pas la mer, beaucoup trop lointaine…

Après sa mort, j’ai continué à aller me percher sur le toit, en prenant soin de fermer ma porte pour ne pas provoquer la terreur de ma mère.
Je continuais à chercher la mer, et à percer les secrets du ciel.
Je voyais le clocher de l’église St Pierre et Guidon, une collégiale dans la crypte de laquelle j’adorais me réfugier dans le dos du curé lorsque j’avais le vague à l’âme.
Après l’école, prétextant des heures d’étude, j’allais là  ou dans la maison d’Erasme où l’on me laissait rentrer à ma guise, en lutin habitué des lieux.
La personne qui s’occupait de la demeure trouvait insolite cet amour inattendu qu’un enfant développait pour cet endroit.
Je me mettais dans un coin, à l’intérieur ou dehors, en fonction des saisons.
Soit je rêvais, soit je faisais mes leçons, dans l’ombre du grand homme.
Erasme avait séjourné là en 1521, et j’adorais son bureau, cette très belle maison gothique.
C’est là que j’ai admiré pour la première fois des peintures anciennes, parmi lesquelles des Holbein.
La maison possédait un jardin magnifique où j’aimais aller me cacher.
Pendant des années, j’ai appris à connaître et à aimer l’homme qui avait habité là.
Gentil fantôme humaniste…

Puis, je retournais dans ma chambre.
En dehors des toits, je ne voyais rien.
Désespérément rien.

Aujourd’hui, de ma fenêtre, je vois un lac tout bleu et les montagnes.
Je ne promène jamais ma chienne dans les herbes apprivoisées.
Et je ne suis retournée qu’une seule fois en Belgique en trente ans.
Hormis ceux que j’aime, et qui me retrouvent là où je vais, les sublimissimes « merveilleux » (pâtisserie belge inégalée que je n’ai plus goûtée depuis des lustres), et les fameux « manons », une seule chose me manque parfois.
La maison d’Erasme.

Martine Bernier