septembre 2014
L M M J V S D
« Août   Oct »
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
2930  

Catégories

Catégories

Archives quotidiennes : 11 septembre 2014

Le mari de la Dame de Chiboz dit des adolescents qu’ils sont comme les jeunes chamois qui courent dans la montagne.
Tellement ivres de vie et de jeunesse qu’ils courent dans tous les sens en oubliant les principes de sagesse élémentaires.
Il a raison.
L’adolescence est l’époque de tous les dangers.

Celle de mon fils cadet a été difficile, dirons-nous pudiquement.
Il se cherchait et faisait de grosses bêtises, cherchant visiblement les limites.
Il trahissait ma confiance, ce qui pour moi était pire que tout…
Je l’aimais profondément, mais il était si constant dans le mensonge que, durant une période assez longue, le dialogue entre nous a été rompu.
Comme aurait dit ma grand-mère: « je ne savais plus par quel bout le prendre! »
Il fallait que je l’aide à trouver la bonne voie, mais comment?
Etait-ce moi qui était la cause de son malaise?
Le manque de dialogue qui existait entre nous, et cette colère sourde qui grondait en moi me rendaient très malheureuse.
Il fallait trouver une solution…
Et c’est ainsi que j’ai créé « Troll ».

Un matin, j’ai écrit une lettre à mon fils, en me glissant dans la peau d’un personnage mystérieux qui, passant devant la maison, avait eu envie de faire sa connaissance.
Il (ou elle!) lui proposait d’engager une correspondance.
Les lettres seraient déposées dans la partie « paquet » de la boîte aux lettres, qui restait toujours ouverte.
Dès la première missive, son destinataire s’est piqué au jeu.
Il a répondu et un long dialogue s’est engagé.
C’était à la fois léger et… à vocation quasi philosophique.
Je lui posais une question légère sous forme de jeu, et une question sérieuse par lettre.
Et il répondait.
Ce qui devait lui demander un effort énorme car il souffrait de dyslexie.
Dans les moments les plus durs, où il commettait des bêtises vraiment graves, je devais faire un effort énorme sur moi-même pour reprendre la plume et lui parler sans me trahir.
Car, avouons-le, certains jours, dans mon rôle de mère, je l’aurais volontiers pendu par les oreilles à un pissenlit!
Mais dans mon rôle de Troll, il me fallait absolument ne jamais glisser dans la colère.
Le Troll lui faisait prendre conscience en douceur des erreurs qu’il commettait, sans pourtant mâcher ses mots.
Il n’était pas là pour juger, pour sévir.

Ce dialogue a perduré tant bien que mal durant plusieurs années.
Un garde-fou fragile auprès d’un enfant en quête de lui-même.
J’ai attendu qu’il ait 18 ans pour lui dire qui se cachait derrière l’identité de son mystérieux correspondant, en espérant qu’il ne prendrait pas cela pour une trahison.

Hier, alors qu’il a aujourd’hui plus de 30 ans, il a relu toutes les lettres que je lui ai écrites.
Vers minuit, je recevais un SMS me disant qu’il s’était replongé dans notre correspondance « trollique ».
« C’était fort! Merci, merci, merci d’avoir fait de moi ce que je suis maintenant. »

Toutes ces années difficiles ont été effacées en une phrase.
Cela fait plusieurs années que nous avons dépassé cette époque compliquée, nous en parlons souvent, chacun explique à l’autre comment il l’a vécue…

J’écris ici cette partie très intime de notre histoire car je pense à tous les parents qui  traversent des moments similaires à ceux que nous avons vécus.
Je me suis souvent sentie mal par rapport à ces événements compliqués.
Je me sentais coupable, ne comprenant pas pourquoi mon fils, pourtant très aimé, me faisait passer par ce chemin tortueux.
J’ai souvent été découragée, profondément triste.
Mais quand je vois combien la relation que nous vivons depuis quelques années est tendre et précieuse, je me dis qu’il faut le faire savoir à tous ceux qui, à leur tour, perdent courage.
Les situations évoluent… et l’adolescence passe, même si, parfois, elle commence tôt et  dure plus longtemps que prévu.
Et je pense aux paroles de la chanson d’Hugues Aufray: « Tiens bon la barre et tiens bon le vent… »

Martine Bernier