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Archives quotidiennes : 14 mai 2019

Tu es né trois ans après moi, et moi… j’étais très heureuse d’avoir un petit frère.
J’en avais un autre, de sept ans mon aîné, mais nous n’avions pas vraiment d’atomes crochus.
Nous avons eu droit à très peu d’années de bonheur.
Puis, brutalement, notre enfance a viré au drame et a fait de nous deux gamins très malheureux.
Dès l’instant où, pour plusieurs raisons, nous n’avons plus eu la protection de nos parents, je t’ai pris sous mon aile.
Durant des années,  tu as été le petit garçon fragile sur lequel je veillais.
Et puis un jour, je suis partie.
De loin, j’ai continué à veiller sur toi, à t’aider de toutes les façons possibles, jusqu’à ce que tu t’envoles toi aussi.
Je t’ai proposé de me rejoindre, mais tu as préféré rester en Belgique.
Tu as construit ta vie, mais ton bonheur n’a pas tenu bien longtemps.
Je crois que la vie, justement, était une épreuve pour toi.
Tu avais bien du mal à être heureux, à te comporter de la bonne façon.
Tu étais très seul, doué pour mille choses, mais pas pour la joie.

Très tôt, tu as été capturé par les paradis artificiels qui avaient déjà séduit notre frère.
Comme lui, tu m’appelais souvent à n’importe quelle heure, inconsolable, revenant sans cesse sur ce qui nous avait brisés.
Je t’écoutais pendant des heures, te réconfortais, te répétais que j’étais là pour toi…
L’alcool te rendait parfois méchant, dur, injuste.
Désespéré, sans doute…
Dans ces cas-là, tu me blessais, tu mentais, me faisais vivre un cauchemar.
Quand je n’en pouvais plus, je raccrochais, et tu finissais par revenir en t’excusant.
Je te pardonnais toujours.
Jusqu’au jour où, pour la seule fois de ma vie, j’ai eu besoin que tu me soutiennes, toi aussi.
C’était un mauvais jour.
Tu ne l’as pas fait.
Tu as même été terriblement cruel.
J’avais beau me dire, comme je le pensais à chaque fois, que ce n’était pas toi mais l’alcool qui parlait, je ne l’ai pas supporté, et je t’ai dit que mieux valait que nous évitions de nous parler à l’avenir, que je n’en avais plus la force.
Tu m’as écrit en me disant que tu étais très malade.
Tu me l’avais dit si souvent, me mentant pour me faire revenir lorsque tu avais été trop loin que… je ne t’ai pas cru.
C’était un peu comme l’histoire de l’enfant qui crie « au loup » sans raison.
Le jour où c’est vrai, personne ne le croit plus.
Je t’ai écrit moi aussi en te souhaitant le meilleur, et je me suis consacrée à reconstruire ma vie et ma santé.
Ces années 2010 et 2011, je les ai passées en grande partie à l’hôpital, allant d’interventions en interventions.
Tu te battais toi aussi de ton côté, et je l’ignorais.
Le temps a passé.
Au fond de moi, il était clair que j’allais reprendre contact avec toi dès que j’irais mieux et que nous reprendrions le vie de notre vie.
Par la suite, durant plusieurs années, je t’ai cherché, sans succès.
Jusqu’à ce lundi où, enfin, mes recherches ont abouti.
Un officier d’état-civil belge m’a annoncé que tu es décédé le 1er août 2011.
Tu ne mentais pas… pour une fois, tu ne mentais pas…. 
J’ai pris un coup de poignard dans le coeur.
C’est la seule fois de notre vie où je n’ai pas été là pour toi…

Depuis que je connais la nouvelle, mes proches me répètent que l’on ne peut pas vivre à la place des autres, que chacun doit se prendre en charge, que les comportements déviants, les mensonges à répétition, empêchent d’avoir des relations normales et aboutissent souvent à des situations de ce genre.
Ils ont raison, je le sais bien.

Je garde dans le coeur les moments passés avec toi, les souvenirs communs, la complicité…
Patrick… je crois et j’espère que nous nous retrouverons.
En attendant, dis à nos parents qu’ils me manquent toujours.
J’espère que tu as le coeur paisible, que tu es enfin apaisé…
J’ai un chagrin immense…
Sois heureux, petit frère… enfin… délivré de tout ce qui te faisait mal.

Martine Péters