L’étrange regard…

A chaque fois que je visionne un film ou un feuilleton se déroulant durant les années 1960, je ressens le même sentiment si particulier que nous percevons lorsqu’il nous est donné de redécouvrir l’atmosphère de nos années d’enfance.
Un peu comme si nous observions l’époque où nous avons grandi, par une fenêtre extratemporelle.
Un soir de cette semaine, l’ambiance d’un tel feuilleton m’a ramenée dans ma propre famille.
C’était le temps où la majorité des femmes dépendaient de leur mari financièrement.
Lorsque ma mère souhaitait une nouvelle robe, mon père la lui offrait sans sourciller.
Mais à chaque fois, nous frôlions l’incident diplomatique.
Maman enfilait la robe lorsqu’elle était de retour à la maison, et se présentait en souriant devant mon père qui posait son journal pour découvrir la nouvelle acquisition.
C’était à chaque fois pareil.
Il se cramponnait à sa pipe, bredouillait des « très joli, vraiment! « , et son regard devenait presque fuyant sous ses lunettes.
Maman lui demandait de développer son appréciation, et c’est là que les choses se compliquaient: il en était incapable.
Atteint d’une forme grave de daltonisme, il distinguait à peine les couleurs, évoluant dans un univers terne et uniforme.
J’avais de la peine à comprendre ce qu’il pouvait vraiment voir.
Jusqu’à ce jour de printemps où nous nous sommes rendus chez des amis de mes parents, qui possédaient un cerisier.
Ce jour-là, le spectacle était magnifique: l’arbre était rempli de fruits, et il nous a été proposé de les cueillir.
Mon père avait à nouveau cet étrange regard… comme s’il était incapable de comprendre ce qui réjouissait tellement ceux qui l’entouraient.
Ce jour-là, je lui ai demandé ce qu’il voyait.
Et j’ai compris qu’il ne distinguait qu’une panade de gris et de vert sale dans laquelle le rouge était inconnu.
Papa ne voyait ni les cerises ni la beauté éclatante du feuillage.
Cette constatation m’a rendue extrêmement triste.
J’ai donc commencé à lui parler des couleurs comme je les voyais, lorsque nous étions en tête-à-tête.
Je m’efforçais de trouver les meilleurs adjectifs possibles pour les décrire, en évitant les comparaisons qui, de toute façon, ne l’auraient pas inspiré.
Je crois que c’est de cette époque que date mon amour des couleurs.
J’ai réalisé très tôt que c’était une chance de les percevoir… et je les ai regardées pour deux.



 

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