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Hier

Il y a quelques années, j’ai consacré un texte sur Ecriplume à Michel et Betsy, des amis de ma mère, qui étaient non-voyants et que j’ai bien connus (voir le texte ci-dessous).
Un soir de cette semaine, j’en parlais avec mon Capitaine, et je me suis rappelée d’un détail qui m’avait beaucoup marquée.
Michel, qui me demandait toujours de lui décrire ce qui nous entourait et les choses qu’il ne pouvait pas bien imaginer, m’avait questionnée sur les couleurs.
Il souhaitait que je les lui décrive.
C’était une tâche difficile…
Je m’étais dit que je n’y arriverais pas en utilisant uniquement les mots qui, pour la plupart, se référaient à des choses qu’il ne pouvait pas imaginer.
J’ai donc pensé utiliser ses autres sens pour lui donner une idée.
Par exemple, j’avais rapproché ses mains de la flamme de sa gazinière en lui expliquant que le feu évoquait le rouge et l’orange, des couleurs chaudes par excellence.
Le parfum d’une orange était associé à sa couleur.
Celui de la menthe et de la chlorophylle étaient le vert.
Les glaçons du congélateur ou la neige, plutôt rare en Belgique à cette époque, lui parlaient de blanc…
J’avais imaginé des associations de ce genre pour toutes les couleurs.
C’était devenu un jeu entre nous, qui nous mettait en joie.
Je pense toujours à ce couple si particulier et à leur fils, si attachant. 
J’a énormément appris à leur contact… sur eux comme sur moi.

Martine Péters

J’avais 17 – 18 ans et j’effectuais un stage de deux mois dans une crèche lorsqu’un matin, la directrice m’a présenté une nouvelle stagiaire qui devait nous accompagner durant quelques jours.
Elle avait à peu près le même âge que moi, était grande, des cheveux blonds cendrés tout bouclés et, j’allais m’en apercevoir rapidement, était dotée d’un humour pince-sans-rire irrésistible.
Elle s’appelait Godelieve, n’aimait pas son prénom… je l’ai donc rebaptisée Godon.
Durant la période que nous avons passée ensemble, nous avons été très complices.
Nous étions pourtant très différentes.
Elle allait commencer ses études d’infirmière, et savait exactement ce qu’elle allait faire alors que je préparais mon départ de la Belgique sans trop savoir quelle vie m’attendait.
Nous nous occupions des enfants et profitions de l’heure de la sieste pour alimenter nos longues conversations.
Lorsque qu’est arrivé le moment de son départ, elle a sorti de son sac une pochette – cadeau et me l’a tendue:
– Je voulais te laisser un souvenir…
J’étais très touchée.
Je savais que, comme moi, elle n’avait pas beaucoup de sous.
Je lui ai offert le livre que je lui destinais, et j’ai ouvert mon paquet.
J’en ai sorti un curieux objet en bois, plutôt joli, dont je ne connaissais absolument pas l’utilité.
Godon me regardait d’un air amusé et je lui ai demandé:
– C’est un objet que je n’ai jamais vu! Mais… à quoi sert-il?
– Aucune idée! Je l’ai vu dans la boutique, au bout de la rue, et j’ai pensé que c’était peut-être un instrument de musique… Si tu veux, on y passe ensemble toutes les deux pour poser la question, à la fin de la journée?

C’est ce que nous avons fait.
Nous avons été voir la vendeuse avec notre drôle d’instrument de musique et nous lui avons demandé comment faire pour s’en servir.
Elle nous a regardé d’un air interloqué, a souri et a répondu:
– Ah mais non, ce n’est pas un instrument de musique, c’est une cuillère à miel.
Nous sommes ressorties après l’avoir remerciée.
Dehors, Godon avait l’air très dépitée.
Lorsque nos regards se sont croisés, nous sommes parties dans un fou rire qui a duré, duré et que nous n’arrivions pas à maîtriser.
A chaque fois que l’une d’entre nous se reprenait, l’autre essayait de parler en hoquetant et les rires reprenaient de plus belle.
Ca a été le cadeau d’adieu le plus drôle que j’ai jamais reçu!
Depuis, je ne peux pas voir une cuillère à miel sans repenser à Godon.



Martine Péters



Euphorbia

Lorsque j’étais enfant, j’étais très intéressée par le fonctionnement des choses.
Je bombardais mon père de questions, comme la plupart des enfants le font et, de temps en temps, j’expérimentais par moi-même… ce qui n’était que modérément apprécié dans mon entourage.
Ma mère, qui n’était pas très fan des plantes vertes, possédait un grand cactus Euphorbia que je trouvais très laid mais qu’elle aimait beaucoup.
Un jour, j’ai décidé de visiter l’intérieur de ce spécimen bizarre, juste pour voir s’il avait des os lui permettant de se tenir aussi droit.
Profitant de l’absence de ma mère, j’ai pris un couteau pointu dans la cuisine et j’ai opéré le cactus.
L’intervention a tourné court très rapidement: un liquide laiteux est sorti par l’entaille de trois ou quatre centimètres que j’avais pratiquée.
Ciel! Le cactus était vivant!!!
J’ai couru chercher un sparadrap que j’ai délicatement posé sur la plaie de mon patient… et je suis prudemment montée dans ma chambre.
Ma mère n’était pas rentrée depuis dix minutes qu’un grand cri m’a fait comprendre qu’elle avait découvert le convalescent.
Cri suivi par un hurlement: elle m’appelait pour la punition.
Le soir, mon père, chargé de me passer un monstrueux savon, est venu me retrouver dans ma chambre et s’est assis sur le lit, à côté de moi:
– Tu peux me dire ce qui t’a pris?
– Je voulais voir si le cactus avait des os… mais tu sais, je n’ai pas pu continuer…
– Pourquoi?
– Parce qu’il a saigné! Et il a du sang blanc!
Mon père a hoché la tête gravement et m’a expliqué que, en effet, les plantes aussi ont un genre de sang, qu’elles vivaient.
Complètement chavirée, j’ai demandé: « Mais alors… je lui ai fait mal??? »
Il m’a expliqué qu’il pensait que les végétaux ne ressentait pas la souffrance de la même façon que nous, mais qu’ils ne devaient pas être à l’abri de se sentir mal.
Il m’a aussi précisé que j’avais fait de la peine à maman en touchant à sa plante.
En larmes, je suis descendue et j’ai été présenter mes excuses… au cactus d’abord, à ma mère ensuite.
Par la suite, je n’ai pas plus aimé ce cactus bizarre, mais je l’ai traité avec respect, prenant des nouvelles de sa blessure.
Il devait m’en vouloir: il ne m’a jamais répondu.

Martine Péters