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Société

Comme pas mal de gens en cette période, je reçois dans la semaine un courrier m’informant que j’ai payé trop d’impôts et que, ô bonheur, je vais être remboursée.
Pour ce faire, je dois faire parvenir un numéro de compte à mon interlocutrice.
Hop, hop!
Chose dite, chose faite par mail .
Je croyais l’affaire entendue lorsqu’une réponse m’arrive par courrier électronique, me demandant s’il serait possible de fournir un numéro de compte sur lequel apparaîtrait également le nom de mon Capitaine.
Voui, nous sommes mariés, mais nous ne portons pas le même nom.
J’appelle donc mon interlocutrice pour lui expliquer que, non, je ne peux lui donner ce qu’elle souhaite, mais que, comme elle a pu le constater, c’est de ce compte que partent les virements.
Donc… tout est logique.
Enfin… logique pour moi, mais pas pour ceux qui ont conçu le programme informatique gérant ce domaine.
Pour eux comme pour ceux qui ont conçu nos lois et ceux qui estiment sans doute qu’il ne vaut pas la peine d’ajuster ce point de droit, c’est le nom du mari qui prime, égalité des droits ou pas.
– Et bien, mince… c’est le genre de choses qui me révolte!

Mon interlocutrice avait un débit de paroles assez lent et a eu l’air assez perplexe:
– Ah bon?
– Oui. Vous êtes une femme, vous aussi. Cela ne vous irrite pas de voir que nous n’existons pour ainsi dire pas aux yeux de la législation, y compris si c’est nous qui réglons nos factures?
– C’est vrai… maintenant que vous me le dites… c’est un peu énervant.
– Hum… un peu… le mot est faible.
– Ecoutez, j’ai une solution: ma collègue va effectuer le remboursement à la main et utilisera les coordonnées que vous m’avez fournies. Mais chaque année, si vous devez être remboursée, il faudra savoir que vous devrez me retéléphoner pour me redonner ce numéro de compte.

Je n’ai pas demandé s’il ne serait pas plus simple de le conserver dans notre dossier.
Je me suis contentée d’opiner:
– Très bien. Cela me permettra de prendre de vos nouvelles. Et vous, de m’entendre vitupérer contre le système!

Non mais!
« Nous » n’est pas constitué d’une seule personne mais bien d’un « Je » et d’un autre « Je », si je ne m’abuse?

Martine Bernier

 

Je lisais hier lorsque, dans ma lecture, je suis tombée sur cette phrase:

Quand elle apprit que son fils avait été porté disparu au combat, elle alla couper des branches de conifères et les plaça sous le lit de Ruben.
Cette coutume suédoise a pour objet d’assurer un passage sûr à l’âme lorsqu’elle retourne chez elle.

L’ouvrage relate des faits réels qui se sont déroulés lors de la dernière Guerre Mondiale.
J’ai eu beau rechercher, je n’ai pas trouvé trace de ce rituel sur internet ou dans mes livres.
Mais j’ai été frappée de voir que quelle que soit la région du monde concernée, la mort a toujours été accompagnée de rites finalement assez similaires d’un pays ou d’une culture à l’autre.
L’offrande reste un point majeur…
La seule chose que j’ai pu vaguement effleurer est que celui-ci s’apparente beaucoup aux traditions païennes dans lesquelles l’arbre tenait un rôle important.

Ce geste accompli par cette mère perdant son fils aviateur âgé de 21 ans a eu lieu en 1945.
Il ne semble plus avoir sa place aujourd’hui si j’en crois le grand vide de la Toile à son sujet.
Et je ne peux m’empêcher de penser aux travaux effectués par l’anthropologue et sociologue suisse Bernard Crettaz et son épouse aujourd’hui décédée Yvonne Preiswerk sur les rites et coutumes qui accompagnent la mort dans notre société.
Bernard Crettaz avait continué à parler de ce sujet après le décès de son épouse, à travers des « Cafés Mortels ».
Et il m’avait expliqué en interview que notre société craignait tellement la mort qu’elle évitait désormais de l’afficher comme cela se faisait encore lorsque les maisons étaient drapées de noir.
A l’époque de l’interview, il relevait que nombreux sont ceux qui terminent leur vie à l’hôpital ou en EMS, qui ne peuvent finir leur vie chez eux ce qu’il considérait comme très regrettable.
Se cacher la tête dans le sable à la manière de l’autruche lorsque la mort survient lui paraissait et, j’imagine, lui paraît toujours, une hérésie.
Il fallait, m’expliquait-il,  que chacun puisse s’exprimer à ce sujet, retrouver les gestes, les mots, les rites permettant d’aller au bout de son deuil.
J’aime la sagesse pleine de bon sens de cet homme rayonnant.

Martine Bernier

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En 2011-2012, le Musée du Quai Branly, à Paris, a monté  une exposition majeure: « Exhibitions. L’invention du sauvage. »
La Fondation Lilian Thuram s’était associée à ce projet anthropologique revenant sur le phénomène terrible et obscène  des « zoos humains ».

A cette période, je n’avais pas pu me rendre à Paris.
J’avais donc lu et écouté des interviews, des reportages et des comptes-rendus de l’exposition, sachant qu’un jour où l’autre, j’irais plus loin pour tenter de comprendre.
Le mois dernier, le film « Chocolat » est revenu quelques instants sur le sujet, et, cette fois, j’ai commandé deux ouvrages et un film dans le but de comprendre.
Il s’agit d’un sujet difficile à aborder, à supporter.
Mais il était pour moi essentiel de remonter aux sources de cette folie qui a conduit à cette folie consistant à exhiber des hommes et des femmes comme des animaux, leur ôtant toute dignité, tout respect.
Je lis par petits bouts l’excellent ouvrage « Zoos humains et exhibitions coloniales, 150 ans d’inventions de l’Autre » de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Bortsch, Eric Deroo et Sandrine Lemaire.
Et je découvre comment ces spectacles consternants étaient à la fois considérés comme un outil de propagande coloniale, un « divertissement » et un « objet scientifique ».

Je me suis procuré le film bouleversant d’Abdellatif Kechiche: « Vénus Noire ».
Il raconte l’histoire  de Saartjie Baartman, jeune femme d’ethnie khoisan, qui fut exhibée en Europe de 1810 à sa mort, en 1815.
De Londres à Paris où elle a fini sa vie dans des conditions épouvantables, elle s’est retrouvée aux mains d’hommes sans conscience qui lui ont fait vivre une vie de misère, transformée en bête de foire, jetée en pâture à un public voyeur, à des scientifiques détestables la traitant « comme le chaînon manquant entre le singe et l’homme », sans le moindre égard, puis à des personnages dépravés qui l’ont réduite à l’état de chose.
Le film est terrible, va au bout de chaque horreur.
J’ai dû passer certaines scènes, insoutenables.
Quant aux scientifiques, l’anatomiste Georges Cuvier en tête, ils se comporteront de manière ignoble sous le couvert de la science, brandissant un effrayant  discours pétri de préjugés racistes.
La jeune femme sera humiliée jusque dans la mort.
A son décès, sa dépouille  sera moulée et disséquée.
Plusieurs parties de son corps ont été conservées au musée de l’Homme de Paris jusqu’à ce qu’enfin, à la fin des années 1970, elle soit rendue à son peuple et enterrée dignement chez elle, en Afrique du Sud.

J’admire l’actrice cubaine Yahima Torres qui a eu le courage de tenir ce rôle terrible avec un talent extraordinaire…
Plusieurs jours après avoir vu le film,  je suis toujours  écoeurée, en colère, remplie de honte  pour ceux qui ont commis de tels actes.
Au fil du livre que je consulte par petites doses, je découvre, j’apprends… accablée de réaliser qu’aujourd’hui encore, ces sentiment abjects n’ont pas disparu.

Martine Bernier