septembre 2020
L M M J V S D
« Août    
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930  

Catégories

Catégories

enfant

Avant de quitter la Belgique, en 1978, j’ai accepté de travailler quelques mois dans une crèche qui recevait des enfants de trois mois à trois ans.
J’étais en période de transition, et je ne voulais pas rester sans rien faire.
J’aimais déjà beaucoup les enfants, et j’aimais les entourer, leur apporter les soins dont ils avaient besoin, leur donner à manger, jouer avec eux…
J’ai donc été bombardée auxiliaire.
Mais la crèche n’était pas très sérieuse.
Lorsque les parents menaient leurs enfants et les reprenaient le soir, nous étions trois pour les accueillir: la directrice, la puéricultrice et moi.
Une heure après leur arrivée, nous n’étions plus que deux, la directrice retournant dans ses appartements, à l’étage, pour se reposer et s’occuper de ses propres enfants.
Deux pour gérer une trentaine d’enfants, c’était presque impossible.
Les services responsables étaient beaucoup moins regardants qu’aujourd’hui…
Dès que les parents étaient partis, tous les enfants étaient déshabillés et passaient la journée pieds nus, en sous-vêtements ou en langes pour ne pas se salir.
Ces pratiques me heurtaient, raison pour laquelle je ne suis pas restée bien longtemps dans la place.

Parmi les petits que nous recevions, se trouvait Didier.
Il était le neveu de la jeune directrice, avait environ deux ans et était doté d’un physique un peu particulier.
Il était très maigre, mais déjà très grand, avec de grands bras et de grandes jambes.
Il promettait de devenir aussi impressionnant que son père, long et sec, dont il avait hérité du large front.
Mais Didier avait une disgrâce qui me brisait le coeur.
Il était affligé d’un strabisme qu’il fallait corriger en fixant une coque sur l’un des yeux pour obliger  l’autre à travailler.
Le petit garçon vivait mal cette contrainte et était assez agressif avec les autres enfants et les adultes qui l’approchaient.
Il ne parlait pas encore, au grand désespoir de sa tante et de ses parents, souriait rarement.
Et détestait être déshabillé.
La perte de ses vêtements semblait déjà liée pour lui à une perte de dignité.
Je le comprenais…

Devoir lui remettre la coque lorsqu’il l’arrachait était une épreuve que chacune d’entre nous évitait.
Un matin, comme mes collègues étaient occupées ailleurs, il a bien fallu que je prenne mon courage à deux mains pour le faire.
La directrice et son adjointe ne mettaient pas plus d’une minute pour déshabiller chaque enfant, à la chaîne.
J’avais 16 ans, je ne supportais pas que l’on traite les enfants de cette façon.
Ce matin-là, donc, elles m’ont dit: « Va t’occuper de Didier ».
Oups.
Je l’ai pris dans mes bras et je l’ai confortablement installé dans un fauteuil, à l’abri des autres.
– Bon, Didier, nous allons retirer tes vêtements et les déposer ici, d’accord? Puis nous allons mettre la coque.
Il a secoué la tête violemment.
– Si, si, je suis obligée de le faire… mais regarde, on va en faire un jeu, et après je te raconterai une histoire!
Le déshabillage a été compliqué vu qu’il n’en avait pas envie, et la pose de la coque a provoqué un vagissement de désespoir de sa part.
Il me brisait le coeur, oui…
– Mon pauvre bonhomme, je sais que tu n’aimes pas ça… mais, tu sais, si tu la mets bien, bientôt, ton oeil sera guéri et tu n’en auras plus besoin! Youpie!
Il a esquissé un sourire.
Toujours en lui parlant et en lui racontant une histoire de bouclier magique venu protéger l’Oeil Merveilleux qui deviendrait le plus beau de la Terre, je lui ai mis la coque dont il a accepté la présence.
La journée commençait bien…
En fin d’après-midi, alors que nous rhabillions les enfants en prévision de leur départ, Didier a été confié à ma collègue, évidemment beaucoup experte que moi.
A l’instant où les parents de Didier sont entrés dans la pièce, elle venait de lui plaquer la coque sur le visage, sans trop de douceur, pressée par le temps.
Et là… devant tout le monde, le petit garçon lui a jeté un demi regard noir, puis a regardé ses parents, et à nouveau ma collègue… et a parlé pour la première fois.
Il  a dit:

– Vilainte!

Jamais premier mot n’a fait autant de dégâts.

Martine Bernier

 

Dimanche, mon Capitaine et moi passions du temps en tête à tête avec mon fils aîné et sa compagne, avant que nous nous retrouvions tous pour le réveillon de Noël.
Hier, c’est avec mon fils cadet, Yann, sa compagne Jee, notre Fleur d’Asie, et son petit Kim que nous avons vécu des instants privilégiés avant l’arrivée des autres invités.
Kim… 6 ans et demi de beauté, de charme, de malice et d’intelligence.
J’aime cet enfant comme s’il était mon petit-fils, réalisant une fois encore avec lui combien un enfant peut -être passionnant.
Nous avions beaucoup de sujets de conversation à aborder, hier.
L’un de ceux qui me préoccupent est l’omniprésence des jeux vidéo dans la vie des enfants et, forcément, dans la sienne.
En parler entre adultes, c’est bien.
En parler avec lui, c’est mieux.

Comme à chacune de ses visites, nous avions repris nos places fétiches: moi dans mon fauteuil, lui perché sur l’accoudoir.
C’est là que nous discutons, que nous lisons, que nous philosophons, que nous échangeons nos secrets.
– Tu sais Kim, tu es très intelligent. Et j’adore ça. Tu as dans la tête des milliards de neurones, et ce serait bien d’en perdre le moins possible!
– C’est quoi les neurones?
– Des cellules. Pour faire simple,  on va imaginer que ce sont de minuscules petits bonshommes qui font fonctionner ton cerveau! Pour bien travailler, ils doivent se nourrir. Et ils se nourrissent de tout ce que tu peux apprendre.

Il est attentif, sourit devant l’image.
– Par exemple: quand tu joues avec un jeu vidéo, qu’est-ce tu apprends?
– Rien du tout.
– Et quand tu lis un livre?
– J’apprends plein de choses…
– Tu as tout compris… Des deux, qu’est-ce que tu préfères?
– Heu… les deux.
– Je comprends, c’est normal. Mais quand tu fais quelque chose qui ne t’apprend rien, tu as une équipe de neurones qui s’endort et ne se réveille pas. Alors, comment faudrait-il faire…
– Jouer un tout petit peu au jeu, et faire autre chose de mieux après!
– C’est une bonne idée!

Jee et Yann prennent la parole et m’expliquent que la récente tuerie dans une école américaine les a bouleversés, qu’ils en ont parlé à Kim qu’ils sont inquiets de le voir  jouer à la guerre alors qu’ils ne lui offrent jamais de jeux de ce genre.
Kim regarde son livre mais nous écoute attentivement.
Je ne suis pas spécialement inquiète: de tout temps, les enfants ont joué aux jeux guerriers sans devenir pour autant des tueurs en série.
Mais je n’encourageais pas non plus ce genre de choses lorsque mes fils étaient petits.
Kim parle un peu de cet épisode dramatique de l’actualité:
– Et en plus, il a tué sa maman…
– Oui, c’est horrible.
– Pourquoi il a fait ça, tu crois?
– Je ne sais pas. Il devait être malade dans sa tête.
– C’était un enfant.
– Pas vraiment, non: il avait 20 ans. Tu vois, il jouait peut-être avec des jeux vidéo où il tuait des personnages… et a fini par ne plus savoir où était la réalité.
Il reste songeur, puis va chercher les livres qu’il préfère et que nous lisons ensemble.

L’un d’eux parle des grands naufrages de l’histoire.
Il tourne les pages et je réalise qu’il a retenu tout ce que je lui ai raconté dans l’ouvrage
A présent, il arrive à lire presque couramment, je suis impressionnée par ses progrès.
Il me dit:

– Avant, les bateaux étaient en bois, et puis ils ont été faits en métal.
– Oui, c’est vrai.
– Mais… le métal, ça ne flotte pas. Alors pourquoi les bateaux ne coulent pas?
Je le regarde, perplexe.
Explication technique à l’horizon: rien ne vaut un homme pour être clair dans ce cas-là!
Je prend l’option de m’adresser à un expert: mon Capitaine est sollicité.
Il explique donc à Kim le pourquoi du comment.
Nous poursuivons notre lecture et, devant une reproduction du tableau de la Méduse, je lui dis:
– Tu sais, j’ai entendu quelqu’un, cette semaine, dire à la télévision que Géricault, le peintre qui a peint ce tableau, a mis des chaussettes aux naufragés parce qu’il ne savait pas peindre les pieds.
– Et c’est vrai???
– Je n’ai pas eu le temps de vérifier.

Nous envoyons Sébastien, arrivé entre temps, en service commandé, avec mission de nous ramener un bouquin sur les chef-d’oeuvres de la peinture, pris dans ma bibliothèque.
Une fois en possession du Graal, nous cherchons le tableau et… découvrons une multitude de chaussettes, et pas de pieds nus!

– C’était vrai!!!
– Oui!! C’est incroyable! Tu vois ce livre? Quand tu reviendras, je te montrerai les grands tableaux… Ils ont tous une histoire passionnante. Tu voudras l’apprendre avec moi?
– Oui!!

Voilà mon univers avec Kim…
Dès que nous sommes ensemble, je lui donne à peu près tout mon temps et nous parlons sans fin.
Ces rires, ces conversations, ces échanges, ces moments privilégiés, j’espère qu’ils lui laisseront des souvenirs.
Et qu’il piquera dans cet amas de découvertes communes, des éléments qui viendront enrichir sa culture…

Martine Bernier