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Quand, dans la salle d’attente, un homme a un jour commencé à  pester sur « ce docteur qui fait attendre et qui se moque de ses patients », j’ai réagi.
En douceur, mais j’ai réagi.
Je ne pouvais pas le laisser dire, ce n’était vraiment pas mérité.
Ce médecin, « mon » chirurgien, est très respectueux des personnes dont il a la charge.
Il s’investit énormément auprès de chacun.
Cet homme ne pouvait pas le savoir, il ne l’avait encore jamais rencontré.

Depuis le mois de mars, chaque mois, je vois une ou plusieurs fois ce spécialiste qui m’a déjà  opérée trois fois en moins de quatre mois.
Lors de la première intervention, en urgence, une infirmière m’avait dit que ce serait le docteur X qui m’opérerait.
Ecrasée de douleur, je m’en moquais un peu, j’avoue.
Puis elle est revenue en me disant que « finalement non, ce sera le docteur Y ».
Je me suis vaguement demandé si je perdais au change, ne connaissant ni l’un ni l’autre, et je n’ai pas réagi.

Je n’ai jamais eu à me plaindre de ce changement de programme.
Au contraire.
De ma vie, je n’ai jamais rencontré un médecin aussi idéal, en dehors de celui qui fut mon ami pendant plus de vingt ans, jusqu’à sa mort.
Compétent, plein d’humour, de tact et de gentillesse, autant avec ses patients qu’avec les personnes qui travaillent avec lui, « mon » chirurgien n’est pas imbu de lui-même.
Il lui serait facile de l’être, pourtant.
Il est brillant et bien plus utile que la plupart de ceux qui se croient autorisés à pavaner en donnant leur avis publiquement sur des sujets qu’ils ne maîtrisent absolument pas.
Lui pas.
Même dans le domaine qui est le sien, il reste très naturel, sans ostentation ni arrogance.
L’humilité est décidément l’apanage des grands.
Il répond aux questions sans prendre son interlocuteur pour un primate dégénéré.
En prime, il a un regard plein de douceur, de bonté et de malice.
Pour un être aussi jeune, tout cela est étonnant.

Ce mercredi, le rendez-vous était crucial.
Comme j’avais demandé à  recevoir les résultats des derniers examens en copie, je savais déjà  ce qu’il allait me dire.
Cela n’a pas manqué.

– On va se battre, ça en vaut la peine. Vous êtes d’accord?
– Oui. J’ai vu les résultats, je sais que vous avez raison.
– Vous tenez le coup?
– J’essaie. C’est long, même si je vous apprécie beaucoup, j’avoue que j’aimerais que cela finisse. Oui, oui, je sais: c’est compliqué. Mais bon… Vous allez réopérer, si j’ai bien compris?
– Oui, on va recommencer. Mais vous savez, je ne pourrai pas vous retirer ce que je vous ai posé dans le rein. Du moins pas avant quelque temps.  C’est trop dangereux, cela vous réexpédierait aux urgences. Après l’opération, vous devrez repasser un scanner et nous ferons le point ensuite. Et il faudra que vous preniez ces médicaments pour le reste de votre vie et que vous soyez surveillée. Vous le savez?

L’espace d’un instant, je me suis visualisée en souris de laboratoire.
Radieuse perspective.

– Oui, oui. Tout ce que j’aimerais pour l’instant, c’est que l’opération ait lieu rapidement. C’est possible?
– Je pars en vacances bientôt, mais je vais essayer de caser cela avant de partir.

Il a empoigné son téléphone et a pris le rendez-vous lui-même.

– Le 8 juillet, cela vous va?
– Je ferai en sorte, oui, bien sûr.

Il a indiqué le rendez-vous dans son minuscule agenda surchargé en murmurant: « Il faudrait peut-être que j’en achète un plus gros… »

A la conversation professionnelle se mêle à chaque fois une autre plus légère, drôle, que j’apprécie beaucoup.
Elle me permet d’affronter les choses plus facilement.
Il a du répondant, et me permet de m’échapper de la classique relation patient-praticien.
J’ai confiance en lui.

Tandis qu’il me raccompagne vers la salle d’attente, à travers le dédale de couloirs de l’hôpital, il me dit:
– Je n’arrive pas à comprendre comment vous avez pu supporter cela. Car vu ce qui se passe aujourd’hui, ça doit durer depuis un moment. Cela fait des mois que vous devez terriblement souffrir?
– J’ai une résistance à la douleur assez étonnante. Mais là, j’avoue que j’aimerais que cela cesse…

Dans la salle d’attente, je retrouve Eric qui m’accompagne, tandis que le médecin fait passer devant lui son prochain patient.
Il s’éloigne, puis revient vers moi:
– Prenez vraiment ces médicaments. Je suis sérieux… il faut le faire, il ne faut pas que vos analyses retombent. On se voit la semaine prochaine?
– Ah oui, j’apprécierais beaucoup que soyez là, sans quoi je vais vivre un grand moment de solitude!

Tandis qu’il s’éloigne en riant, une infirmière me rattrape pour me signaler que l’une de mes amies, infirmière elle aussi dans le service, m’attend.
Je la retrouve dans l’un des bureaux et elle nous emmène partager un jus d’orange dans un local de repos.
Un moment d’amitié inattendu dans cet endroit.

Moi qui ai toujours eu horreur des hôpitaux et des médecins (pardon… ils ne le méritent pas), je réalise que, depuis quatre mois, chacun des acteurs de cette histoire que je vis s’attache à humaniser l’expérience…
Et cet homme, ce chirurgien qui adore son métier et qui le pratique avec classe et finesse, je sais ce que je lui dois.
Dans ce cas précis et vu sous ces angles… j’ai de la chance.

Martine Bernier

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